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Marion : J’ai le sentiment qu’on me demande d’y retourner.

mars 2013, par Claudine Legardinier

Marion ne prononce jamais le mot de "prostitution", jamais le nom du lieu où elle a été prostituée, un bois en bord de route. Elle décrit les enfermements successifs : l’isolement, le silence, les violences. L’obligation de se battre, jusqu’à l’épuisement. Pendant, et pire encore, après. Parce que tout - et tous - se liguent pour entraver son espoir d’envisager un projet professionnel et une autre vie.

J’ai quitté il y a sept ans, parce que j’ai rencontré quelqu’un. Seule, je pense que je n’aurais jamais eu l’énergie. Mais il fallait d’abord que je retrouve la confiance envers les hommes. Là-bas, je voyais 80 à 90 % d’hommes mariés. Quand je l’ai rencontré, je me suis demandé s’il était intéressé par moi ou par l’argent que je gagnais. J’ai mis des années à reconstruire une vie avec lui. Lui aussi a mis du temps. Il se demandait si je voulais vraiment en sortir ou pas.

Quand je l’ai rencontré, j’étais dans ma voiture ; il a pensé que j’étais en panne. J’étais sur la réserve. Je n’avais aucune envie de parler. Nous avons quand même discuté ; discuté seulement, jamais il n’y a rien eu d’autre.

Quand on est là-dedans, c’est très difficile de rencontrer des gens. On s’isole. J’évitais d’aller dans ma famille, je faisais mes courses dans des lieux où je savais que ne rencontrerais personne. Je faisais tout pour ne pas rencontrer les collègues de mon ancien travail ; tout pour ne pas entendre la question qu’est-ce que tu deviens ?.

Moi qui aime tant les contacts avec les autres, je faisais tout pour les éviter. Ce n’était pas moi. Il y avait deux moi : moi dans la vie réelle et moi là-bas. On se douche pendant des heures pour pouvoir redevenir celle qu’on est. J’avais une copine, la seule que j’avais conservée et à qui je pouvais parler ; elle avait eu une enfance difficile, elle avait connu les foyers. Il n’y a pas beaucoup de gens qui peuvent comprendre.

Mes filles et ma famille savaient mais on n’en parlait jamais. Le silence arrangeait tout le monde. Mes filles ont été mises au courant à l’adolescence, par leur père. C’était à cause de lui que j’en étais arrivée là.

Elle en ont souffert. Dans les dossiers scolaires, à "profession de la mère", l’une écrivait au chômage, l’autre secrétaire. Ma fille aînée a pris ses distances quand elle a su. Heureusement, l’amour a été plus fort.

A 14 ans, il y a eu un événement qui a tout bouleversé dans ma vie. J’ai été violée. En descendant du car scolaire, un monsieur nous a reconnues, ma sœur et moi, et il a proposé de nous raccompagner jusqu’à la maison. Je ne voulais pas monter. Mais ma sœur y est allée. Je l’ai suivie. J’ai été violée sous ses yeux.

Quand on est rentrées, mon père a senti que quelque chose s’était passé. Mais rien n’a été dit. Tout le monde est resté dans le silence pendant des années. Dès que je croisais mon père, nos yeux se baissaient. Je ne pouvais plus supporter ce regard. Je voulais quitter la maison. Quant à ma mère, elle était très croyante. Elle ne voulait pas que je parte sans être mariée. A 18 ans, j’ai rencontré quelqu’un et je l’ai épousé. J’en veux terriblement à la religion. Très vite, j’ai voulu divorcer parce que cet homme était malsain. Il m’a fait des demandes sexuelles que je n’ai pas supportées en me disant que nous étions un couple libre. Mais ma mère a dit : « Pas de divorce dans la famille ! » Je me suis tue. Nous avons eu un premier enfant. Puis un deuxième ; il savait que j’étais coincée. Professionnellement, nous avons eu une société ensemble pendant quatre ans. Et puis nous avons eu besoin d’argent. C’est lui qui m’a amenée sur les lieux où je suis restée pendant des années.

Quand j’ai fini par demander le divorce, il m’a été accordé d’office. Mais je n’ai pas porté plainte contre lui. Pour protéger mes filles. Elles n’auraient pas été là, je l’aurais fait. Je me suis oubliée longtemps…

Le divorce a été pour moi un immense soulagement. Mais mon ex mari a continué à me harceler, à tourner dans mon quartier. Les gendarmes m’ont conseillé de quitter la région. J’ai donc changé de département. Je suis arrivée ici, je n’avais rien. Seule, sans boulot, sans revenus. Alors, je suis retournée au même endroit et j’ai continué comme avant. La routine.

Là-dedans, on perd pied. On n’a plus d’identité. Plus de repères. Plus de vie sociale. On est en dehors. Même aller voir un médecin est difficile ; dire ce qu’on fait. A cause de la saleté, on attrape des mycoses, il faut très souvent des antibiotiques forts. Alors, on s’arrange entre copines, on se passe des médicaments. Il y a aussi les odeurs, la transpiration, l’urine. Et les obèses. C’est bestial. Il y a des jours où on a très mal au ventre. Un jour, un gynéco m’a dit que mon utérus était ressoudé, ce qui est rarissime. Il s’était complètement rétracté tellement je refusais de tout mon corps. Aujourd’hui, j’ai toujours des douleurs dans le dos. Quand on est là-dedans, on n’a pas seulement besoin de préservatifs. Ca, c’est trop facile !

Pour certains clients, même si ce n’est pas la majorité, c’est : Je paye, j’ai droit à tout. On essaye de mettre des limites. Il y a aussi la peur. Deux fois, j’ai cru que j’allais mourir. Quand un homme m’a serré le cou avec ses mains. Et quand un autre m’a amené son neveu qui avait des problèmes psychiques. Il m’a dit qu’il avait des pulsions et qu’il risquait de violer une gamine. Je ne pouvais pas refuser. Mais j’ai ressenti un véritable danger pour ma vie.

Je n’aurais pas voulu être sur Internet ; aller seule à un rendez-vous. Moi, je n’étais pas isolée. On avait toutes nos numéros de téléphone, on se signalait les hommes dangereux, on partait ensemble quand la nuit tombait. On faisait des détours pour rentrer chez nous, pour ne pas risquer d’être rackettéees. J’ai gardé le réflexe de tout fermer à clé, la maison, la voiture. D’avoir l’œil sur le rétroviseur, toujours.

Les clients, il y en a de toutes sortes. Certains sont gentils, d’autres méchants ; plus souvent méchants. Certains veulent inverser les rôles et être soumis. D’autres viennent oublier leur stress parce qu’ils ont de gros contrats à signer. Une minorité vient pour parler. De plus en plus d’hommes demandent des passes sans préservatif. J’ai toujours refusé. C’est une barrière ; comme une paire de gants.

Là-bas, il y a des violences entre communautés : les Africaines, les filles de l’Est. Il faut arriver la première pour être tranquille. Si on arrive plus tard, c’est la guerre. Les proxénètes viennent sur place agresser les femmes pour les chasser et placer les leurs à la place. Moi, j’étais cachée ; pas en bordure de route.

Dans le milieu, il faut aussi se battre contre l’alcool, contre la drogue. Certaines me disaient qu’elle buvaient pour supporter. Moi, j’ai tenu bon. Mais autour de moi, j’en ai vu devenir des épaves.

Pour tenir, on compense par les dépenses. L’argent est vite gagné et le lendemain il est dépensé. C’est dur. La fatigue, la solitude.

Nous, les Françaises, les gendarmes nous aimaient bien. En 2005, j’ai eu un PV pour racolage. Ils m’ont dit de payer, pour ne pas risquer d’aller en correctionnelle. L’Etat a besoin de faire rentrer l’argent dans les caisses. Je me souviens que j’ai dit aux gendarmes qu’on devrait porter plainte contre l’Etat…

Ce PV a eu des conséquences que je n’aurais pas pu imaginer. J’ai un projet depuis de nombreuses années : devenir assistante familiale. Quand j’ai fait ma demande d’agrément, je n’étais pas au courant que j’avais été condamnée par défaut. Je ne m’étais pas présentée au tribunal, mais j’avais payé, pour moi tout était réglé. J’ai appris plus tard par mon avocate qu’un huissier avait été mandaté pour me retrouver. C’est curieux, je travaillais, j’avais un numéro de sécu et pourtant je n’en ai jamais entendu parler. Et sur mon dossier, j’ai vu la mention « sans domicile » alors que j’ai toujours eu une adresse.

Je sais maintenant que le jour de ma condamnation, nous étions cinq femmes. Il suffit que l’une n’ait pas réglé le PV pour que nous ayons toutes été mises dans le même panier. Si je n’avais pas eu cette condamnation, aujourd’hui je serais agréée et j’aurais un travail. Pendant plusieurs mois, j’ai franchi toutes les étapes avec l’éducateur, l’assistante sociale, la puéricultrice. Les trois ont émis un avis favorable. Quand j’ai reçu le recommandé avec le résultat, j’ai vu avis négatif. Un vrai boomerang ; le monde s’est écroulé. J’avais réussi toute seule à concrétiser mon projet, et tout s’effondrait.

Actuellement, je fais des petits boulots. Je m’occupe de personnes âgées, que d’ailleurs personne ne sait où mettre non plus… C’est débrouillez vous ! J’ai de moins en moins d’heures, je ne vais pas tarder à me retrouver au chômage.

J’irai jusqu’au bout. Je me battrai. Je veux être reconnue dans mes droits. Effacer de mon casier judiciaire cette écriture qui est une erreur du tribunal [1] ! Quand j’ai voulu récupérer ma condamnation pour pouvoir me défendre, la greffière m’a tendu mon dossier d’un geste brusque en me disant : C’est normal qu’on ne vous le donne pas, votre agrément ! Avec ce que vous avez fait ! Un vrai coup de couteau. De quel droit pouvait-elle porter ce jugement ?

Je compte sur mon avocate. Mais maintenant que le Conseil Général est au courant, j’ai peur que tout soit remis en question même si ma condamnation est annulée.

Je tourne en rond, je ne m’en sors pas. En fait, j’ai le sentiment qu’on me demande d’y retourner. A la limite, il aurait mieux valu que je passe par la prison pour revenir sur le marché du travail. Après la prison, au moins, on parle de réinsertion. Nous, on n’a rien fait ; on n’a commis aucun crime. Mais personne ne nous donne la moindre chance.

Il faudrait des passerelles. Aider celles qui veulent en sortir ! On ne nous donne rien, on ne nous soutient pas, on nous laisse dans le vide.

Pour franchir les portes, il faut tout le temps se battre. Quand j’en suis sortie, je suis allée à l’Agence pour l’emploi. J’étais incapable de leur dire. J’avais donc tout écrit sur un papier. Quand l’employé m’a demandé des explications sur le trou dans mon CV, j’ai posé le papier sur la table. Il l’a lu et il m’a dit : Je comprends. Le bureau fermait et il est quand même resté avec moi.

Quitter, c’est difficile. Ne pas y retourner, c’est difficile. Pendant deux ans, j’ai été tentée. Quand on a un salaire de misère… même si l’argent n’a pas la même valeur. A un moment, quelqu’un restait avec moi pour que je n’y retourne pas. J’ai eu aussi le soutien du Mouvement du Nid ; c’était un réconfort même si les moyens matériels manquent. Il faut être ancrée, ne pas être seule. Il faut faire un deuil.

Il faut beaucoup de temps pour que ce soit terminé. Il y a sept ans que je suis sortie, et c’est seulement maintenant que je me sens être une femme comme les autres, que je peux avoir sur moi-même un autre regard.

N’empêche, je vis encore avec des murs de protection. Tout le temps. Je fais tout pour éviter de tomber nez à nez avec un ancien client.

Y retourner, maintenant, ce serait impossible : redevenir une femme objet, une « femme facile ». En réalité, je suis une personne très pudique. Mais l’image nous colle à la peau, les stéréotypes. Les gens ne cherchent pas à comprendre. Pour moi, confier tout ça, c’est un peu une thérapie. Mais c’est toujours douloureux. Il faut du temps, beaucoup de temps pour pouvoir en parler.

Former les acteurs sociaux, un devoir et une urgence !


Le mot de la rédaction

Bien des acteurs sociaux seraient choqués si l’on s’avisait de les qualifier d’obstacles à la réinsertion. Pourtant, il est temps de dénoncer l’obstruction de certains d’entre eux face aux personnes qui luttent pour sortir de la prostitution et donc leur responsabilité dans le fait que ces dernières n’ont parfois d’autre issue que d’y retourner.

On n’en finirait pas de citer des exemples : Naïma, qui porte plainte pour violences et proxénétisme contre le patron du bar à hôtesses où elle était prostituée, se voit radiée pour avoir manqué un seul entretien avec l’agence pour l’emploi où elle se rend à des rendez-vous réguliers. Ses interlocuteurs sont pourtant parfaitement au courant de sa plainte pour proxénétisme…

Anaïs, qui porte plainte contre son mari pour proxénétisme et pour coups et blessures, se voit d’une part systématiquement renvoyée à son statut de pute (par son avocate, par le tribunal) mais elle se heurte en outre au refus d’une assistante sociale de lui verser le revenu minimum au motif qu’elle a de l’argent puisqu’elle est prostituée ! Rosen décrit le même réflexe de la part d’une employée des HLM. 

Sans un dispositif cohérent permettant de faciliter l’insertion sociale des personnes (et elles sont nombreuses !) qui veulent quitter la prostitution, mais aussi sans une formation rigoureuse à même de venir à bout de l’ignorance et des préjugés qui caractérisent encore de nombreux acteurs sociaux, c’est l’impasse et l’enfermement définitif qui guettent de nombreuses personnes prostituées. Heureusement, il est des interlocuteurs qui assurent magnifiquement leur mission, comme le montre l’employé de Pôle Emploi cité par Marion.

P.-S.

Ce témoignage a été publié dans notre revue trimestrielle, Prostitution et Société, Numéro 177 / avril - juin 2012
Le B.A. BA de l’abolitionnisme
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Notes

[1Le 28 décembre 2012, Marion a obtenu du tribunal sa relaxe et donc l’effacement de cette mention de son casier judiciaire.


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