dernière mise à jour ¬ 17/02/17 | vendredi 17 février 2017 | je m'abonne | sommaires

Marc : Une relation sexuelle, ce n’est pas anodin. On y met de soi.

août 2014, par Claudine Legardinier

26 ans, de gauche, féministe, antiraciste, Marc fait partie des jeunes homosexuels rejetés par leur famille. D’origine asiatique, il dénonce le racisme du milieu des saunas où il a connu des années de drague mais aussi un épisode de prostitution. Aujourd’hui, il se déclare favorable à la pénalisation des « clients » et dit son écœurement face aux discours de légitimation de la prostitution qui dominent dans le milieu LGBT.

J’ai été un homosexuel rejeté par ma famille. Mon identité sexuelle, je l’ai cachée longtemps comme quelque chose de honteux, de sale. Je me suis détesté et j’ai compartimenté ma vie. J’appartiens à la classe moyenne et j’ai grandi dans un climat incestuel ; à 4 ans, ma mère me parlait de mon identité sexuelle et m’humiliait en me disant de mettre des robes ; elle me serinait que je finirais mal. C’est ce que j’appelle une PPP, une pensée persistante paralysante.
Je sais maintenant ce qu’a pesé, inconsciemment, le rejet de mes parents et la confusion de ma mère entre homosexualité et prostitution. Pour elle, j’étais destiné à devenir un marginal.
Ma première relation, je l’ai eue à 15 ans avec un homme de 28 ans, dans un hôtel. Il m’a offert un CD. À 16 ans, en classe de première, j’ai eu envie d’aller Porte Dauphine, à Paris, dans le quartier où vont les jeunes prostitués. C’était une fascination. J’avais eu un père absent et en recherchant des hommes fortunés, cultivés, je pensais peut-être en trouver un qui m’aimerait, qui me redonnerait de la valeur.
En arrivant à Paris, à 23 ans, j’ai découvert l’univers des saunas [1]. Pour moi, c’était la liberté, le moyen d’affirmer mon homosexualité. Je réussissais mes études et j’avais des relations sexuelles avec des hommes, dans des cabines sordides. Mais bizarrement, je pleurais en rentrant chez moi.

Ces saunas, avec leurs patrons, c’était une famille, un cocon. J’y trouvais de la chaleur, une forme de protection. J’ai connu une addiction au sexe. Pendant huit ans, j’ai rencontré deux, trois, quatre et même cinq hommes par soir. Je suis allé jusqu’à huit. Après, j’avais envie de vomir. J’allais jusqu’au bout, jusqu’au dégoût total.
Il m’arrivait alors de rester enfermé, de ne plus aller à la fac. Je pense maintenant que ces rapports violents, bestiaux, où je ne ressentais rien, c’était comme un court-circuitage, une dissociation ; une manière d’oublier mes envies de suicide.
Ce n’était pas de la prostitution mais c’était le terreau pour y arriver. On avait des surnoms, comme dans un bordel. D’ailleurs, les saunas sont souvent installés dans d’anciens bordels avec la déco kitsch qui va avec. Il y a une parenté, c’est la même mentalité. Les patrons de saunas se présentent eux-mêmes comme des patrons de bordels.
Certains, j’en ai connu, payent de jeunes garçons pour qu’ils couchent avec des types dans les saunas en disant que ce n’est pas de la prostitution et que les jeunes font ce qu’ils veulent. Ces patrons ont une espèce d’autorité, ils sont objets de fascination. En fait, ils profitent des petits jeunes.
J’ai fréquenté ces saunas pendant huit ans, de manière ininterrompue. J’y étais en permanence, en province puis à Paris. J’étais accro au porno et je reproduisais ce quej’y voyais. Quand ma mère a menacé de me couper les vivres, j’ai commencé à mettre des annonces de prostitution sur des sites comme Vivastreet [2]. J’avais peur de finir dans la rue et je cherchais quelqu’un pour me protéger. J’avais aussi un problème avec l’argent. Est-ce que je valais quelque chose ?

Les "clients", vulgaires et méprisants

La prostitution, je l’ai connue assez brièvement. Les clients
ne me plaisaient pas du tout. C’étaient des hétéros, des types divorcés, bisexuels ou homosexuels refoulés ; des vieux dégueulasses, des hommes vulgaires, des paumés. C’était horrible : leur regard méprisant quand ils donnaient l’argent, leur air satisfait. J’étais attiré par ceux qui étaient en haut de la pyramide : blancs, aisés. Comme si leur aura avait pu rejaillir sur moi, comme si j’étais validé par eux. J’allais de préférence vers les dominants, vers ceux qui allaient m’exploiter. En même temps, il y avait en eux quelque chose de protecteur.
Cet argent, il était sale. Je ne pouvais pas le garder. Je le claquais aussitôt. Je me disais, je suis un pervers, je suis devenu prostitué. Personne ne m’a expliqué, personne ne m’a tendu la main.
Sur les tchats de Vivastreet, je recevais des messages insultants, humiliants. Parfois, j’avais un peu peur. J’ai raté mon année de fac. Je n’arrivais plus à me concentrer, à travailler, moi qui, avant, étais major de ma promo. Même aujourd’hui, je suis incapable de travailler comme avant. Heureusement, j’ai échappé à la drogue et à l’alcool, j’en ai toujours eu une peur bleue ; au sida aussi. Mais j’ai eu une MST à la gorge et j’ai croisé pas mal de séropositifs.

Plusieurs de mes amis gays se sont prostitués. J’avais un ami qui me disait avoir accepté une fellation pour 50 euros. Il avait un boulot, il n’était pas obligé. Tous ces garçons d’origine étrangère mais français, on en parle trop peu quand on parle de prostitution. Beaucoup passent par là parce qu’ils ont été rejetés par leurs familles parce qu’homosexuels. La prostitution est une forme de suicide. Et les homosexuels ont dix-sept fois plus de risques de se suicider. Moi, j’ai fait ma première tentative à l’âge de douze ans.
Je réalise maintenant que j’étais suicidaire, que je n’avais aucune estime de moi. Et je mesure, après trois ans de psychothérapie et de parcours spirituel, à quel point je me suis fait maltraiter. Si je n’avais pas pris tout ce recul, je pourrais tout à fait tenir le discours du Strass. Moi aussi, avant, je disais je fais ce que je veux. Il faut pouvoir garder la tête haute.

Aujourd’hui, jamais plus je ne pourrais être prostitué. Ce serait impensable. J’ai compris que toutes les relations en pâtissent. On n’a plus que des relations toxiques, même en dehors. Toute la perception des choses est contaminée.
Le problème, c’est qu’on n’en sort pas comme ça. Après que j’ai arrêté, un homme m’a encore dit que je donnais mes fesses à tout le monde. J’ai été choqué. On a beau évoluer, changer, aimer la vie, il y a toujours des gens pour continuer à nous jeter ça à la figure. Aujourd’hui, je veux finir mes études ; sortir de l’impasse.
Après huit ans passés à servir de poubelle à des hommes, il me faut une période de sevrage. Je ne réponds plus à ceux qui me relancent, qui me harcèlent. En plein cours, il m’arrive de recevoir des messages me traitant de salope. J’ai aussi des flashs. Dans le métro, je voisdes hommes qui ressemblent à des clients ou à des hommes rencontrés dans les saunas. Je reste tourmenté par ces images, ces interférences. Trois ans après.
J’ai été utilisé, abusé. J’ai été un pantin. Tout le monde me disait ce n’est que du sexe. J’ai compris que ce n’était pas que du sexe. Une relation sexuelle, ce n’est pas anodin. On y met de soi. Quand j’étais dans les saunas et dans la prostitution, j’avais envie de me décrasser à la javel pour enlever les odeurs. Avec quelqu’un qu’on aime, on ne fait pas ça. Mais la blessure de l’âme, on ne peut pas l’enlever. Elle est là à vie.

Le silence du milieu LGBT sur le racisme et la domination

Maintenant, ce qui me met en colère, c’est la façon dont des
gens qui se disent de gauche défendent la prostitution. Même à la fac, certains tiennent un discours hors sol. À la Sorbonne, j’ai discuté avec une prof qui m’a dit que sans prostituées, il y aurait beaucoup plus de viols. C’est navrant. Mais le pire, c’est le discours des représentants de la communauté homosexuelle. Je ne supporte pas qu’ils parlent en mon nom. Ce n’est pas la réalité de la prostitution. Ce n’est pas ce que j’ai vécu ni ce que mes amis ont vécu. Je suis partagé entre la déception et l’incrédulité.
Dans ce milieu LGBT, certains font des choses très bien sur le sida. Mais ils ont eux-mêmes des bars, des boîtes. Je pense à l’un d’entre eux qui a une boîte que j’aime bien mais il est client lui-même et il aime les petits jeunes, l’exotisme. Il y a aussi ceux qui défendent les minorités ethniques mais qui ne disent pas un mot sur la dimension raciste qu’il y a dans ce milieu. Tout ce qu’ils trouvent à dire c’est qu’être prostitué, ce n’est pas pire que de travailler à MacDo.

Le Strass, Aides, Act Up... ils défendent tous le statu quo. Le Strass existe en choisissant de choquer. Il s’appuie surle scandale pour exister. Il fait comme si le carcan sexuel et la morale victorienne existaient toujours. Mais il y a longtemps que c’est fini ! C’est une posture, une façon d’apparaître comme moderne. Et ça marche.

Je pose la question ; la liberté sexuelle a bénéficié à qui ? Pas aux femmes et pas aux gens comme moi ; mais aux hommes, blancs, hétérosexuels et friqués. Ce que je dénonce, ce sont les rapports de pouvoir à l’intérieur de la communauté homosexuelle. Surtout dans le milieu des saunas et de la pornographie, il existe des rapports de domination, que l’on invisibilise, entre actifs et passifs. Les passifs sont féminisés. Dans les saunas, l’entrée est gratuite pour les moins de 25 ans. Du coup, les vieux, qui payent plus cher, prennent les jeunes pour des objets à disposition. Donc, je tenais le rôle qu’on attendait de moi. J’avais droit aux mains aux fesses, aux humiliations. J’étais la petite salope, le petit black, le petit asiat’. Ces hommes, j’étais leur objet sexuel, ils me traitaient comme un prostitué. Les hommes âgés, les dominants, eux, ne subissaient pas ces injures.
Pour moi, il y a un parallèle évident entre l’acharnement que mettent ces gens à défendre actuellement la prostitution et le soutien à la pédophilie dans les années 70 [lire l’encadré]. À l’époque, Daniel Cohn Bendit, Guy Hocquenghem et pas mal de journalistes, d’intellectuels se déclaraient en faveur des pédophiles. Depuis, et assez rapidement, le mouvement pro-pédophile a été exclu du mouvement LGBT. Pourquoi ne fait-on pas la même chose pour ceux qui défendent la prostitution ?

ENCADRÉ - ÉLITES MÉDIATIQUES ET CULTURELLES AU SERVICE DES AGRESSEURS

Des journaux comme Le Monde et Libération ont été de véritables soutiens pour des militants pédophiles. Le procès de trois hommes pour attentat à la pudeur sans violences sur mineur de 15 ans, a ainsi suscité, dans Le Monde le 26 janvier 1977 puis dans Libération, une pétition pour défendre les accusés. Signée par de nombreuses personnalités, dont Roland Barthes, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Patrice Chéreau, Gilles Deleuze, André Glucksmann, Guy Hockenghem, Bernard Kouchner, Jack Lang, Gabriel Matzneff, Catherine Millet, Grisélidis Réal, René Schérer, Philippe Sollers... elle reprochait à la justice de dénier aux enfants le droit au consentement en s’appuyant sur la prétendue contradiction qui rendait les enfants responsables dès l’âge de 13 ans mais leur refusait cette capacité pour leur vie affective et sexuelle. Le texte concluait : Trois ans de prison pour des caresses et des baisers, cela suffit.

Notes

[1Ces mêmes saunas se muent le soir en clubs libertins hétéros.

[2Site de petites annonces variées.


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