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Eudoxie : Tous les jours, je suis abattue...

septembre 2014

Nous avons reçu ce texte de la part d’une jeune femme qui fut accompagnée par la délégation du Mouvement du Nid [1] du Nord-Pas-de-Calais, après avoir été prostituée dans des bordels de Belgique.
Aujourd’hui, elle prépare un livre, et nous sommes très fiers de publier cette tribune intitulée : "De l’abattage des animaux à l’abattage des putes, il n’y a qu’un pas.
(Ou pourquoi une prostituée a fait le choix de devenir végétarienne)".

La sonnette du salon retentit, comme une sonnette de n’importe quelle autre boutique. À ce moment-là, la fille qui s’occupe de la caisse ce jour là crie un Entrez !. On entend alors les premiers pas du client dans la maison. L’hôtesse en charge de la caisse, la pouffe en chef comme nous nous disions entre nous, part l’accueillir. C’est à ce moment-là que, le coeur battant, j’attrape ma paire d’escarpins qui me fera grandir de quinze bons centimètres.

En file, derrière les autres filles, je me prépare psychologiquement. J’avance alors, sûre de moi et me positionne à coté de ma précédente, nous sommes toutes là en ligne alignées devant lui. Dans mon plus bel emballage, une robe fourreau, qui souligne bien mes formes, je fixe le client dans les yeux et j’attends que le verdict tombe.

On peut lire une grande hésitation dans ses yeux, il nous dévisage toutes, nous fixe des pieds à la tête et prend bien le temps de s’attarder sur nos poitrines pour enfin lâcher un C’est tout ce que vous avez ? Comme s’il se trouvait chez le boucher du coin, il décide tout de même de se laisser tenter par moi, très vite il me fait comprendre quand même qu’il regrette que je ne sois pas un morceau de premier choix … Je comprends alors à quelle sauce je vais être mangée, un truc pas terrible qu’on se met sous la dent, je suis un steak haché à 15% de matière grasse, premier prix, 100 % discount.

Pendant l’action, je ne ressens rien. Juste j’attends. J’attends que l’ogre ait fini son repas, qu’il ait fini de me pétrir, de me bouffer, j’attends que son quatre heures se termine. Un peu plus tard dans la journée, entre deux clients, je prends le temps de déjeuner un bout, un bicky cheese bacon, fabriqué et je le sais avec un morceau de viande reconstitué. Un énième client sonne, même petite cérémonie et une remarque de plus de client Il n’y a que ça ?
Là encore le choix se porte finalement sur moi, de l’abattage intensif de mon corps. En pleine action, je me mets à me demander : Pourquoi ? Pourquoi ai-je eu besoin tout à l’heure de manger ce steak dans mon burger, steak qui n’en est pas vraiment un d’ailleurs puisqu’il s’agit d’une viande reconstituée grâce aux déchets d’autres animaux abattus, pourquoi cet homme a-t-il besoin de ce rapport sexuel qui n’en est pas vraiment un d’ailleurs, puisque je ne suis pas là, je simule, je surjoue. Cela lui donne t-il satisfaction ? Mon burger m’a t-il donné satisfaction ?
Non.

Il est assez facile de se mettre à la place des animaux quotidiennement abattus quand on est une pute. Tous les jours je suis abattue, abattue par la fatigue, par les hommes qui me passent dessus, tout ça pour répondre à leur besoin, à leur satisfaction.

Ai-je besoin de manger de la viande tout les jours ? Ai-je besoin de manger de la viande tout court ? Non. Je ne le fais que pour une seule chose, pour répondre à mes besoins, pour répondre à mes envies. Est-ce que j’ai le droit de me régaler d’un bon steak-frites sans penser à la souffrance endurée derrière, par un animal, par une vie. Est-ce qu’un homme peut éprouver du plaisir à me tringler à son bon vouloir, parce qu’il a payé pour ça ? Croit-il sincèrement que j’ai plaisir à coucher avec lui ?

On préférera se mettre des oeillères pour ne pas avoir à penser à toute la souffrance que j’éprouve lorsqu’il me choisit moi, produit qui n’est pas de premier choix. On préférera être aveugle sur le fonctionnement de cette maison dans laquelle je suis abattue tout les jours pour demain encore se régaler à me bouffer les cuisses comme on se régalera à bouffer les cuisses de son poulet avalé plus tôt dans notre assiette lors du déjeuner.

Vous ne voyez pas le rapport ? Il y en a pourtant un, dans les deux cas, on n’écoute pas l’autre. Et dans les deux cas, il y a un être vivant. Au lieu de vous demander à quelle sauce vous voudrez manger votre prochain, demandez vous plutôt ce que vous pouvez faire pour changer tout cela.

Notes

[1Le Mouvement du Nid est l’éditeur de cette revue et de ce présent site. Cliquez ici pour en savoir plus.


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