dernière mise à jour ¬ 19/03/20 | jeudi 19 mars 2020 | je m'abonne | sommaires

Julia : "cette reconnaissance, je ne pensais pas l’avoir un jour" (2e partie)

mars 2020, par Christine Laouénan

Voici la deuxième partie du témoignage de Julia. Après avoir raconté son histoire dans le précédent numéro (PS n°202), elle décrit le procès de son ancien proxénète, Chris. Ce fut une journée très marquante : la justice l’a reconnue comme victime. Pour elle, ça change tout.

Lorsque j’ai été appelée à la barre, le jour du procès contre mon proxénète, j’ai été tellement touchée par les déclarations de la jeune fille qui venait de témoigner juste avant moi, que j’ai aussitôt rebondi sur ses propos.
Elle défendait Chris, notre proxénète. Devant les juges, elle a déclaré qu’elle ne ressentait pas du tout son emprise, bien au contraire. C’était un homme bien qui la protégeait toujours. Avec lui, elle ne se sentait nullement en danger ; d’ailleurs, si elle avait arrêté la prostitution, c’est uniquement parce qu’elle avait rencontré quelqu’un. Elle estimait donc qu’elle aurait continué sans problème, si elle l’avait voulu. En même temps, cette jeune fille affirmait que si elle n’avait pas connu Chris, elle n’aurait pas forcément fait ce choix.
Lorsque ce fut mon tour de témoigner, j’ai alors affirmé face aux juges que si mon proxénète s’était fait arrêter au moment où j’étais encore dans la prostitution, c’est-à-dire trois ans auparavant, j’aurais utilisé les mêmes mots que cette jeune femme, déployé les mêmes arguments parce que j’étais alors sous emprise, comme elle.

À l’époque où j’étais encore dans la prostitution, Chris représentait pour moi la sécurité ; si j’avais un problème, c’était lui que j’appelais. Alors que je n’avais pas de vie sociale, c’était ma seule référence.
Je tenais donc le même discours que la majorité des femmes qui sont encore dans la prostitution ou qui viennent d’en sortir : j’affirmais que cette situation que j’avais choisie me convenait tout à fait et que je le vivais très bien. J’étais simplement gênée par la réprobation morale de la société. À la barre, j’ai également réagi aux propos de Chris qui mentait, oubliait sciemment certains épisodes que Laetitia et moi avions décrits ou qui les mélangeait. Je rétablissais alors la vérité : « Ça ne s’est pas passé du tout comme ça ». C’est normal, il se défendait face aux juges !

J’appréhendais beaucoup

J’avais porté plainte contre mon proxénète durant l’été 2017, avec l’aide de la délégation du Mouvement du Nid qui m’accompagnait depuis deux ans. En juin 2019, j’ai reçu la convocation du tribunal pour le procès qui devait se dérouler dix jours plus tard. Comme le délai était très court et que mon avocate était en vacances, j’ai demandé à reporter l’audience pénale, mais en vain. J’ai donc manqué de temps pour préparer ma déposition. J’appréhendais beaucoup ce procès parce que la plaie était encore vive. Heureusement que mon compagnon m’a accompagnée pour me soutenir. L’audience a duré environ six heures, dont une demi-heure de délibération.
Durant cette journée, je me surprenais à lancer régulièrement des coups d’œil en direction de mon ancien proxénète. Je pense qu’inconsciemment j’avais envie de croiser son regard, comme si je voulais me mesurer à lui. Mais dès que je sentais que c’était possible, je détournais aussitôt les yeux : je n’arrivais pas à le regarder en face.

De son côté, je ne sais pas s’il m’observait. Au début du procès, Chris a essayé de montrer un visage gentil, affable. Il s’est excusé auprès de sa famille, ainsi que de Laetitia et moi, de ce qu’il avait fait. Mais plus les heures passaient, plus le naturel revenait au galop. À la fin, il n’éprouvait plus aucun remords. Pire, on n’existait carrément plus à ses yeux. La procureure l’a d’ailleurs interrompu pour tenter de lui faire prendre conscience de la teneur de ses propos et de son manque d’empathie. Mais même quand Chris faisait mine de compatir, il n’y parvenait pas.
Parfois, il s’enfonçait tellement que même son avocate ne pouvait pas le défendre. Elle a même dû justifier l’attitude de Chris : « Mon client n’a pas beaucoup d’humilité ; je l’ai poussé à aller consulter un psy lorsqu’il était en prison ». Les juges ont d’ailleurs conclu que c’était un sociopathe.

Pas totalement libérée de l’emprise

En effet, cet homme présente plusieurs visages. Je le connais très bien, même les aspects les plus sombres de sa personnalité. Sa femme n’était soi-disant pas au courant de son activité. Or, elle s’est prostituée pour lui, avant de l’épouser. Pour moi, elle est également une victime.
Lors du procès, sa famille n’a pas cessé de le soutenir. Pendant la délibération, Laetitia et moi sommes sorties pour fumer. À ce moment-là, les proches de Chris se sont approchés de la jeune fille qui avait témoigné en sa faveur. En revanche, pas un regard, pas un mot dans notre direction. La famille a gardé la même attitude à la sortie du procès ; c’est comme si on n’existait pas.
Je ne sais pas ce que j’attendais de ce procès. J’espérais sans doute que Chris aurait changé pendant qu’il était derrière les barreaux. En prison, il avait le temps de réfléchir... Or, un an après, c’était exactement le même homme. Je pense que s’il avait pu me rire au nez, il ne se serait pas privé.
Ce procès m’a ouvert les yeux. Même si j’ai beaucoup haï cet homme, j’ai toujours gardé de l’affection pour lui. J’ai honte de cette ambivalence et je culpabilise de ne pas être tout à fait détachée de lui, de ne pas être totalement libérée de son emprise. C’est l’attachement de la victime à son bourreau !
Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être moi sans être moi. Quand un individu est confronté à une situation extrêmement difficile et violente, je pense que son mental est obligé, pour survivre, d’y trouver malgré tout des côtés positifs.

La justice nous reconnaissait victime

Le procès s’est donc déroulé à Paris, quelques mois après que j’ai déposé plainte contre Chris, avec l’aide de la délégation du Mouvement du Nid. Il avait été interpellé, alors qu’il était en présence de trois mineures dans un appartement à Paris. Or, lorsque j’ai reçu l’ordonnance de renvoi du tribunal, l’âge de ces jeunes filles n’a pas été pris en compte ; aucune preuve n’a pu être fournie que mon proxénète savait qu’elles étaient mineures au moment des faits. Et pourtant, elles avaient seize ans lorsqu’il les a fait venir à Paris, alors qu’elles étaient en situation de prostitution depuis un an en Bretagne. Elles sont arrivées en 2016, au moment où je quittais la prostitution. Ces jeunes filles, qui avaient grandi dans des familles très dysfonctionnelles, étaient attachées à Chris comme je l’avais été lorsque j’étais dans la prostitution. J’étais très en colère contre la justice qui ne les protégeait pas. Je sais que toutes leurs souffrances se réveilleront un jour, mais une fois que les faits auront été prescrits.

En revanche, j’ai vraiment été soulagée d’apprendre durant le procès que la justice nous considérait comme des victimes. Grâce à la procureure et aux juges, j’ai été rassurée : je ne suis pas dingue. Cette reconnaissance, je ne pensais pas l’obtenir un jour. C’est vraiment important de porter plainte contre son proxénète et d’avoir un procès ! Mon proxénète a écopé d’une peine de cinq ans de prison, moins un an qu’il a déjà purgé en préventive.

Une année très éprouvante

En 2019, j’ai vécu une année très difficile. Au début janvier, j’ai été hospitalisée pendant trois mois dans une clinique psychiatrique. Durant ce séjour, j’ai lu deux fois le livre de Laurence Noëlle, Renaître de ses hontes, ce qui m’a beaucoup aidée.
Quand je suis sortie, j’étais pleine de vitalité, j’avais beaucoup de projets en tête. Début mai, j’avais débuté un stage en service civique dans une association qui mène des actions dans le secteur de la solidarité internationale. J’aimais bien ce travail.

Lorsque la convocation au tribunal est arrivée, je me suis mise en arrêt pour préparer mon intervention. Une fois que le procès a été terminé, il m’a été impossible de retourner travailler dans cette association. Lorsque je me suis sentie prête pour m’y investir à nouveau, on ne pouvait plus me garder, pour des motifs administratifs. Durant l’été 2019, je me suis alors beaucoup remise en question : j’avais peur de ne pas retrouver du travail ou de lâcher prise si j’étais embauchée. Je me reprochais de ne pas être une personne normale ; parfois même, je pensais que j’étais « tout juste bonne » à retourner dans la prostitution.

Et puis en août, j’ai répondu à une annonce pour être vendeuse dans un grand magasin de vêtements. Alors que j’avais eu le sentiment d’avoir raté l’entretien, la personne chargée du recrutement m’a rappelée pour me dire que j’étais embauchée. Je suis restée interloquée à l’autre bout du fil. Cette femme m’a dit qu’elle avait effectivement eu des entretiens avec des candidats plus expérimentés que moi, mais qu’elle avait été séduite par mon naturel, ma spontanéité. Je n’ai pas du tout cette image de moi.

Au moment où j’allais commencer à travailler, j’ai appris par mon avocate que Chris avait fait appel du jugement (nous avons appris que c’est le parquet qui a fait appel, les juges estimant que la durée de la peine du proxénète n’était pas suffisante, NDLR). Je suis tombée des nues et j’ai alors failli tout laisser tomber. Et puis je me suis ressaisie. Aujourd’hui, ce travail me plaît beaucoup. Je dois beaucoup à ma psy et à ma psychomotricienne que je vois régulièrement. Grâce à elles, j’ai pris conscience que j’avais vécu un enfer pendant trois ans. Je peux désormais appeler Chris par son prénom. Avant, je disais « l’autre » ; quant à ma psy, elle répond toujours : « votre agresseur ». Ces deux psys sont devenues nécessaires à ma vie. J’ai aussi beaucoup lu les témoignages de la revue Prostitution et Société qui m’ont aidée à mieux comprendre ce que j’avais vécu.

Je suis prête pour le nouveau procès en appel, même si je suis convaincue que Chris n’obtiendra rien de plus. L’audience civile devait se dérouler en novembre 2019, pour obtenir des dommages et intérêts. Finalement, elle a été reportée, en attendant le procès en appel de mon ex-proxénète.

Retrouvez la première partie du témoignage de Julia ici -> http://www.prostitutionetsociete.fr...

L’AIDE DES DÉLÉGATIONS DANS LES PROCÈS

Julia était accompagnée depuis plus d’un an par la délégation des Hauts-de-France lorsqu’elle a porté plainte contre son proxénète. Avec l’aide de la délégation, Julia a donc écrit une lettre au procureur de la République. Elle a été convoquée, deux semaines plus tard, au commissariat de Lille qui
a ensuite transféré son dossier à Paris où elle avait été en situation de prostitution et où son proxénète exerçait encore son activité. Le délégué départemental l’a donc accompagnée à Paris. « Le dépôt de plainte est une démarche qui demande du temps. Aussi est-il important de ne pas laisser seule la personne et de l’accompagner durant toute la procédure », explique Bernard Lemettre, le délégué. Julia a bénéficié de l’aide juridictionnelle de l’État, en raison de ses faibles ressources.
Depuis le « procès du Carlton » Les délégations du Mouvement du Nid se portent régulièrement partie civile lors d’un procès. Ainsi, à Metz, en 2018, la déléga- tion a accompagné deux femmes face à leurs « clients », reconnus coupables de viols et violences (ils ont fait appel).
À Paris, nous relations dans Prostitution et Société le procès
du proxénète de Muriel, qui a été condamné à dix ans de prison ferme (PS n° 201).
En n, dernièrement à Paris en- core, le Mouvement du Nid était partie civile au procès d’un réseau de proxénétisme nigerian (PS n° 202).


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