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Ariane : Pour supporter la violence de ce que j’ai à dire, je n’ai pas trouvé grand monde.

juillet 2015, par Claudine Legardinier

Quand j’étais enfant, mon beau père me disait “si tu ne travailles pas à l’école, tu seras pute ou femme de ménage” ; j’ai été les deux, dit Ariane qui a connu à 20 ans les bars à hôtesses. Victime d’inceste, élevée dans la pornographie, proie rêvée pour les proxénètes et les dealers, elle est parvenue à sortir de la violence sexuelle et des addictions. Ce qu’elle aimerait aujourd’hui, c’est que d’autres ne vivent pas ce qu’elle a vécu : aider les femmes et leur redonner confiance.

J’ai à la fois envie de me cacher, de rester anonyme, et de crier haut et fort que j’ai été prostituée. Mais ma crainte, c’est que ma fille puisse l’apprendre. Elle a 13 ans, c’est une ado. J’ai peur, si je lui en parle, qu’elle me le balance en pleine figure dans quelques années.

J’avais 20 ans et pas d’argent. J’avais connu une enfance incestueuse : des attouchements de la part de mon beau-père et des viols de mon demi-frère pendant toute mon enfance. Les viols, je ne savais pas ce que c’était. Est-ce que c’était ça, l’amour d’un homme ? Je n’avais pas eu de père. C’est plus tard que j’ai compris que ce n’était pas normal.

J’ai été élevée dans la porno. À la maison, il y avait des magazines de zoophilie que mon frère me forçait à regarder. Lui et mon beau-père me passaient des films pornos. Je me souviens de mon dégoût. Ma mère m’abandonnait complètement, elle était amoureuse de cet homme, et je n’osais rien lui dire. En sixième, j’en ai parlé à une copine. Elle, elle avait été violée par son oncle, elle l’avait dit à sa mère et sa mère ne l’avait pas crue. Donc j’ai préféré me taire.

Mon demi-frère faisait des expériences avec moi comme si j’avais été une poupée. Mon beau-père se baladait le sexe à l’air, il m’emmenait sur des plages naturistes et me forçait à rester nue. À la maison, il m’interdisait de fermer la porte de la salle de bain et venait se laver les dents quand je prenais ma douche. Je n’avais jamais d’intimité et je vivais au milieu des godemichets. J’étais incapable de dire non à ce qu’on me faisait. Et puis à qui me confier ?

J’ai eu de la haine pour ma mère. Elle ne voyait rien. C’était dur à accepter : comment avait-elle pu tomber amoureuse de cet obsédé sexuel ? Plus tard, ils ont divorcé et lui s’est mis à vivre des relations homosexuelles. Je n’ai jamais eu aucun cadre, je n’ai jamais été punie. Était-ce de la culpabilité de la part de ma mère ? Je suis retombée sur une photo de moi à douze ans avec un rouge à lèvres rouge vif et un visage maquillé… comme une pute ; un visage tellement triste !

Du coup, j’avais des problèmes. J’étais rebelle, instable et je ne fichais rien à l’école. J’ai eu très jeune des relations avec des garçons. D’ailleurs, j’ai eu ma fille à 18 ans. Ma mère m’emmenait voir des psys depuis des années en pensant que je souffrais juste du manque de père.

Mon demi-frère me violait constamment. Un jour, alors qu’il était marié, il l’a même fait sous les yeux de sa femme. Elle pensait que j’étais d’accord ; pour elle, j’étais une pute. Ce viol là a été le dernier. Je n’ai plus jamais voulu le revoir. Plus tard, je lui ai demandé des explications. Pas de vive voix, c’était au dessus de mes forces, mais par écrit. Je lui ai expliqué que j’avais connu la prostitution. Il m’a envoyé un SMS : Pardonne moi. Donc, je n’étais pas folle.

Après, quand je suis devenue ado, j’avais l’impression de n’être bonne qu’à ça. Il fallait que je sois sexy, que je plaise aux hommes ; tout ce qui comptait, c’était la séduction. Pour être aimée.

Donc, vers 20 ans, je ne me sentais bonne qu’à coucher. Je suis devenue toxico : joints, alcool, héroïne, cocaïne. Je faisais des petits boulots : j’ai travaillé dans une bijouterie où j’ai été harcelée sexuellement par le patron. Un soir, j’étais défoncée et un type m’a violée. Je pleurais, c’était un moment d’horreur. Il m’a filé deux cents euros pour que je me taise et que je ne porte pas plainte. Une collègue m’avait parlé des bars à hôtesses. Elle m’avait dit qu’il suffisait de faire boire les clients, rien de plus. J’étais naïve… Je me suis présentée dans un de ces bars comme serveuse, j’avais déjà travaillé dans la restauration. Évidemment, en m’accueillant, la maquerelle m’a dit : tu es la plus belle, la plus sympa !

Je me suis vite rendu compte qu’il ne fallait pas se contenter de faire boire les hommes. Mais j’étais habituée à une sexualité tellement dépravée que ça ne m’a pas choquée plus que ça. C’était comme si c’était écrit que c’était mon histoire. Peu à peu, la maquerelle est devenue plus brutale : il va falloir sucer des bites ou je t’assomme à coup de bouteilles de champagne !

Dans ces bars, on rencontre des cinglés et aussi des hommes gentils. J’en ai rencontré un qui m’a joué du violon. Je ne couchais pas avec lui, il ne me demandait rien ; il me faisait penser au père que je n’avais pas eu. Je lui ai donné mon numéro de téléphone, ce qui était interdit. En fait, c’était un mac. Il marchait à la coke et il connaissait du monde. J’ai couché avec lui et il m’a donné énormément d’argent. Il m’a proposé de me prostituer à son domicile plutôt que dans le bar et il m’a fait un site Internet. Il prenait une commission et il m’injuriait. En même temps, il était ambivalent ; j’étais sa pute à lui, il n’aimait pas que je couche avec d’autres. Voilà qui était l’homme qui prétendait qu’il allait me sauver.

La situation est allée crescendo. Quand j’ai voulu arrêter, il a commencé à me menacer de mort. Il venait me harceler la nuit. Il avait aussi persuadé d’autres prostituées de me harceler. Mon téléphone sonnait 24 h sur 24. D’ailleurs, aujourd’hui encore, je sursaute quand je l’entends sonner.

Je vivais tout ça et en même temps j’avais ma fille à emmener à l’école tous les matins. Je ne pouvais rien dire à personne. À l’époque j’habitais au 14ème étage d’un immeuble. Certains jours, j’aurais voulu sauter. Mais il y avait ma fille, c’est ce qui m’a retenue. Tout ça a duré des mois. Une fois, je me suis vue mourir. J’étais avec un homme qui m’a fait tellement mal que je me suis sentie sortir de mon corps. Comme si je voyais tout de l’extérieur de moi-même.

L’image que j’ai gardée, c’est celle d’hommes à la sexualité bizarre, tordue. Quand on est prostituée, il faut assouvir toutes sortes de sexualités. Au début, je me faisais payer très cher, puis de moins en moins comme si je ne valais rien. Quand notre corps ne nous appartient plus, à quoi bon. De toute façon, l’argent, je le claquais aussitôt. La situation est devenue si invivable que j’ai porté plainte contre mon mac à la Brigade des Moeurs. Le policier qui s’est occupé de mon affaire était bien, il m’a donné son numéro de portable. C’était un grand réseau. Mon mac a été mis en prison, mais il était suivi en psychiatrie et finalement, il a été tenu pour irresponsable. C’était il y a huit ans.

J’avais du mal à me détacher de la prostitution, je ne voyais pas quoi faire d’autre. J’ai donc changé de région pendant deux ou trois ans. Quand je suis rentrée, aussi incroyable que ce soit, le premier jour, je suis tombée sur mon ancien mac dans la rue ! J’ai eu un tel choc que j’ai commencé par me cacher. Et puis j’ai décidé de me planter devant lui. Là, il s’est effondré. Il s’est mis à genoux, il m’a dit qu’il avait été élevé dans les bars à prostitution, par une mère elle-même prostituée ; et qu’il s’était marié. Il m’a fait pitié, j’ai eu le sentiment qu’il était sincère. Je lui ai pardonné. Il fallait aussi que je me pardonne à moi-même. Une page se tournait.

Toute ma vie, j’ai vu pas mal de psys. Quand j’étais enfant, ils me faisaient faire des dessins. Je ne disais pas un mot. Ils n’ont jamais rien vu. À 16 ans, j’ai eu une thérapeute un peu mieux mais je ne lui ai pas parlé de l’inceste. Il y a six mois, une autre thérapeute m’a sorti les théories de Freud et m’a dit que si j’avais eu du plaisir quand j’étais enfant, ce n’était pas des viols. Après ça, je suis restée prostrée trois jours dans mon lit, incapable de bouger tellement j’étais triste et choquée.

Pendant ma période de prostitution, j’étais suivie par une psy qui me faisait venir deux ou trois fois par semaine. Je sentais que c’était lié à mes liasses de billets mais au moins avec elle, je pouvais parler de prostitution ; c’était une des rares personnes avec qui c’était possible.

Là, il y a trois ans que je vois une psy parce que je l’ai décidé moi-même. Je lui ai tout balancé. Et tout ce qu’elle m’a dit, c’est de faire attention à elle. En gros, c’est moi qui dois la protéger ! Elle ne peut pas supporter la violence de ce que j’ai à dire.

Donc, pour pouvoir parler de tout ce que j’ai vécu, je n’ai pas trouvé grand monde. J’ai beaucoup parlé à une de mes amies mais je ne pouvais pas non plus la prendre pour une poubelle. Comme ce que je lui disais était très dur, elle en a parlé à son entourage. Il y a deux ans, j’ai voulu en parler à ma mère. Elle m’a dit que tout était de ma faute et que je l’avais bien cherché. Elle ne s’est jamais rendu compte de ce que je vivais. Une seule fois, pendant ma prostitution, elle m’avait dit qu’elle se demandait comment je pouvais avoir autant d’argent.

Pour la prostitution, j’ai été reconnue en tant que victime de mon proxénète. Il a payé et il s’est excusé. Mais pour l’inceste, rien n’a été réparé. Au lieu d’en parler à n’importe qui comme je faisais avant (même au gardien de mon immeuble), je viens enfin de déposer plainte contre mon demi-frère grâce à l’aide de SOS Inceste. Mais la Brigade des Mineurs est débordée et il y en a pour trois ans. L’héroïne, j’ai arrêté. J’étais devenue un vrai légume. Un jour, je faisais à manger à ma fille, elle m’a dit : maman, est-ce que tu vas mourir ? J’ai arrêté net. J’ai eu des problèmes de dos, une souffrance énorme et j’ai du me soigner à la morphine. Je ne pouvais pas ajouter le shit, donc j’ai arrêté aussi. Je fumais plusieurs paquets de clopes et je buvais énormément. J’étais violente. Si on me traitait de pute, j’étais prête à tuer. Certains hommes, je les ai frappés à coup de talons aiguilles, tellement j’avais de haine. Aujourd’hui, je ne fume plus, je ne bois plus, je ne prends plus rien. L’alcool, je l’ai arrêté l’été dernier. J’avais besoin de regarder ma souffrance en face. Quand j’ai arrêté la drogue, j’ai senti une haine immense contre la terre entière et contre les hommes. Il fallait que je reste enfermée tellement j’avais envie de hurler. Tout me revenait : tous ces hommes qui m’avaient salie. La haine est sortie à l’état brut.

J’ai gardé un gros blocage avec la gent masculine. Après cet épisode de prostitution, je ne pouvais pas tenir un boulot s’il y avait des hommes au dessus de moi. Je ne pouvais pas les regarder autrement que comme des clients à la sexualité tordue. Aujourd’hui, j’ai choisi une activité où je n’ai affaire qu’à des femmes ; je m’aperçois que beaucoup de celles qui viennent me voir sont dépressives et qu’elles ont souvent vécu l’inceste.

J’ai eu longtemps du mal à faire confiance aux gens. Je ne pourrais pas supporter l’idée d’être avec un compagnon qui va voir des prostituées. Ce n’est qu’à 30 ans que j’ai pu faire confiance à un homme. C’est une belle rencontre. Il m’apprend à m’aimer. Moi qui ai couché avec des centaines d’hommes, je ne savais pas faire l’amour. Il m’a aussi appris qu’on pouvait dire non. Je ne savais pas que c’était possible ; les clients, eux, ont payé et ils ont tous les droits.

Il y a encore des choses difficiles. Je suis à vif sur toutes ces questions. Quand je vois ma fille sortir en mini short, je pousse des hurlements. Il y a quelques temps, je lui ai expliqué pourquoi je réagis comme ça. Aujourd’hui on voit des clips sur M6 en plein après-midi, on dirait des films porno. Être jolie, maintenant, c’est se dénuder.

Et puis j’ai beaucoup de mal avec l’argent. J’en manque mais si un homme m’en donne, je suis tétanisée. L’autre jour, mon copain m’a prêté de l’argent parce que j’étais à sec. J’ai explosé : Tu me prends pour une pute ?

J’essaie aussi de m’aimer et de me trouver jolie. Pendant toute mon adolescence, je me suis trouvée moche et vulgaire. Quand j’étais prostituée, je me suis fait faire un tatouage. Aujourd’hui, dès que je le regarde, c’est la prostituée que je revois et je trouve ça moche. En tout cas, je ne regrette rien. J’ai fait un énorme travail sur moi pour sortir de tout ça. J’ai un copain, des amis, un bel avenir. Je suis sortie de la honte par rapport à ma famille. J’ai une mission, aider les femmes ; leur redonner confiance ; on est autre chose que des morceaux de viande.

Toute jeune, j’étais attirée par les sdf, les prostituées, j’avais envie de les aider. J’ai toujours eu le goût du social. Après la prostitution, j’ai fait plein de boulots. Je me suis occupée de personnes âgées et handicapées. Maintenant, j’ai des projets de formation de thérapeute en thérapies brèves. Ce que j’aimerais aussi, c’est faire de la prévention. Aller dans les lycées, les collèges, mais il ne faut pas que je m’effondre devant tout le monde. Ce dont j’aurais besoin, c’est d’extérioriser les choses atroces que j’ai vécues dans mon corps. Avec tous les détails. Il n’y a pas une nuit où je ne fais pas de cauchemars de viols. Même quand ça va le jour, la nuit, je n’ai pas de répit.

Il faut que je continue à m’occuper de moi. Avec mon compagnon, nous avons regardé le documentaire sur les survivantes [1]. J’ai pleuré pendant quatre heures… L’histoire de Laurence, qu’on voit dans le film, m’a beaucoup rappelé ma propre histoire.

P.-S.

Cet article est paru dans le numéro 185 de notre revue, Prostitution et Société. Pour nous soutenir et nous permettre de continuer à paraître, abonnez-vous !

Notes

[1A lire sur ce site : Survivantes de la prostitution.


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