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Anaïs, « masseuse » à domicile [1/2]

juin 2003, par Claudine Legardinier

Femme battue, prostituée, mais « travailleuse indépendante » avec la bénédiction des pouvoirs publics, Anaïs a fini par porter plainte pour proxénétisme contre son mari.

Je n’avais pas de famille. J’ai rencontré cet homme en boîte de nuit. Il était au chômage et travaillait un peu dans l’entreprise de ses parents. Nous vivions dans la maison familiale et j’ai cru trouver la famille que je n’avais pas eue. Au bout de quelques mois, j’ai été enceinte. Il était violent, il a commencé à me frapper.

Je me levais à 6h du matin, je m’occupais de tout. Si un de ses tee-shirts n’était pas lavé, il frappait. Dans sa famille, personne ne bronchait. Il a commencé à me dire qu’il n’avait plus d’argent et à me parler de son ex, qui était masseuse. Il m’a mis dans le cerveau l’idée que notre fils allait manquer de tout ; que je n’aurais rien pour l’habiller, que nous n’aurions pas de belle voiture.
Petit à petit, la prostitution, j’ai trouvé ça presque normal. Pour mon fils. Maintenant je comprends comment il a fait. Je comprends les femmes battues. Et je vois comment notre fils a été pour lui une monnaie d’échange. En fait, j’étais encerclée.

J’ai décidé de passer des annonces dans le journal. Aujourd’hui, on ne peut plus le faire en mettant juste un numéro de portable. Pour accéder aux offres commerciales et donner un téléphone, il faut un numéro de Siret. Je suis donc allée à la chambre de commerce. J’ai expliqué à une dame que je voulais mettre des annonces dans le quotidien régional, dans la rubrique "détente". Elle m’a expliqué qu’il me fallait un numéro de Siret et m’a donné elle-même, comme raison commerciale, "salon de massage".

Les numéros sont régulièrement vérifiés par les journaux, plus de problème. J’ai donc réuni les papiers : quittances de loyer, factures EDF, etc. Il me fallait une domiciliation. J’ai écrit à l’entreprise familiale pour demander l’autorisation de recevoir mon courrier administratif à cette adresse. Ils ont signé. J’ai eu mon rendez-vous le 8 janvier 2001. Je me souviens parfaitement de la date. La chambre de commerce m’a inscrite et on m’a dit que j’aurais mon numéro de Siret dans les dix jours. Le jour même, je passais une annonce, avec la mention "numéro en cours".

J’ai mis "Vanessa, 22 ans, vous propose massage et relaxation". En tant que "travailleuse indépendante", je paye la Caisse d’assurance maladie, l’Urssaf, les impôts... Les deux premières années, on ne paye pas d’impôts. En fait, je suis une micro-entreprise. J’ai donc droit à des aménagements fiscaux. Je déclare 1200€ par mois.

Tous profitent du système

Si je voulais, je pourrais demander une facture quand j’achète des préservatifs et les déclarer en frais professionnels. Je ne le fais pas, j’ai trop honte. Je dois justifier mon revenu et faire une déclaration annuelle. C’est "très professionnel", mon entreprise ! J’ai un comptable !

Je vais dans des hôtels qui ferment à 11h du matin et rouvrent à 17h.
Ce sont des heures où il n’y a personne à la réception. Donc, ce n’est pas considéré comme du proxénétisme. L’été, ces hôtels nous virent parce que c’est tout le temps complet. Tout le monde profite du système. Moi, j’ai toujours aimé l’honnêteté. Mais la France, c’est faux cul.
Quand je pense à tous ces types qui ne voudront jamais me louer un appart’ et qui sont clients ! Quand on est prostituée, on vous dit non pour tout. On est des pestiférées.

Certaines ont un salon de massage, d’autres sont en appartement, d’autres à l’hôtel. Moi, je vais dans les hôtels.
Les premiers jours, je rentrais à la maison en pleurant. Le troisième jour, il a vu que je pleurais toujours. Il m’a dit : "Tu ne vas pas chialer tous les jours !"
Je me suis dit, c’est vrai quoi ! Avec tout mon vécu, tout mon passé, j’ai pensé qu’après tout je pourrais résister. J’avais été abandonnée petite par ma mère, et j’avais fait 17 foyers d’accueil pendant mon enfance et mon adolescence. J’ai tout vécu. Alors, je continue.
Dans les moments où on se reproche de se prostituer, on se dit : oui, mais ton fils ne va pas manger. On a la bonne excuse.

Pour la famille, j’étais censée être femme de ménage. Un jour, j’ai dit à ma belle-sœur : je suis une pute. Ils ont tous dit "c’est dégueulasse" mais personne n’a bougé. Pourtant, ils me voyaient acheter des trucs chers et rentrer en taxi, et ils voyaient passer mon courrier. Mais ils ne voulaient pas savoir. Jamais une question, jamais rien. Je ne suis pas fière de ce que je fais. Mais avec eux, je n’ai aucune pudeur. J’ai mis la boîte de préservatifs au milieu de la table et, un jour, pour aller faire les courses, j’ai plongé la main dans le pot où je mets mon argent et j’ai sorti tout le fric. Sous leur nez. À peu près 40000 balles.

C’est payer qui l’excitait

Mon mari manipule toute la famille. Ils ont tous peur de lui. C’est "Monsieur Muscle". Il ne faut jamais dire qu’il a tort. C’est à moi, quand je l’ouvrais, qu’on faisait des reproches : "Tu devrais te taire, il est coléreux."
C’était le monde à l’envers. Il frappe sa mère, sa sœur... Avant, je pensais, une femme battue n’a qu’à s’en aller. Là, je me disais, "tu l’as peut-être mérité". Maintenant, je sais qu’on rentre dans un cercle infernal. On finit pas se dire qu’on l’a cherché.
Et puis ma famille d’accueil m’avait dit pendant une partie de mon enfance que je ne valais rien. Donc, tout se rejoignait. Toute prostituée a un passé.

Il a toujours été grand consommateur de prostituées. C’est moi qui payais. Il connaît toutes celles qui passent des annonces, il les a toutes essayées. La preuve, la semaine dernière, je n’ai pas mis mon nom, "Vanessa". Il a appelé. Je lui ai dit, "tu ne me reconnais pas ?"

Au début, il y allait tous les vendredis. Avec mon argent. Après, plus l’argent rentrait, plus il y allait. Deux ou trois fois par semaine. Et au restau, et au casino... Le plus fort, c’est qu’il ne voulait plus me sortir. Il avait trop peur de tomber sur un client. Il avait honte !

Ce qui excite ce genre d’homme, c’est de payer une fille. C’est de sortir les gros billets. Il lui est arrivé de sortir au bistrot du coin des billets de 100 dollars, que j’avais gagnés. C’est "J’ai le pouvoir, je paye". Moi, la mère de son enfant, il ne me touchait pas, il préférait payer.

Avant, il avait vécu en Afrique et ailleurs. Il est toujours allé voir les prostituées. Son père aussi. C’est familial. Pendant les disputes, j’avais pris l’habitude de ne rien dire pour limiter les coups. Mais un jour, j’ai explosé. Je lui ai dit : "Tu me prends tout mon fric, il m’en reste juste pour mon shit."
Je l’ai traité de mac. Alors là, il n’a pas supporté. Pourtant, je rentrais à la maison le soir, il me disait : "Tu as travaillé ?"
Je sortais le fric.

Des fois, il trouvait que ce n’était pas assez. La seule chose, c’est qu’il m’a toujours laissé payer tout ce que je voulais à mon fils. Et il me laissait une soirée par semaine. Moi, j’aime bien rester à la maison. Donc, je restais à coudre. Pendant ce temps-là, il claquait mes 4000 balles. Mais j’étais tellement conne que j’étais contente ! Ca faisait toujours une soirée où je n’avais pas morflé. En gros, je lui disais merci !
Par exemple, quand il m’emmenait faire les courses en voiture, et que je n’étais pas obligée de prendre mon scooter, je le remerciais.
Il est même allé jusqu’à coucher avec une copine prostituée que j’avais perdue de vue. J’étais tellement heureuse qu’il l’ait retrouvée que je n’ai rien dit

Je suis restée plus de trois ans avec lui. Il a profité du fait que je n’avais pas de famille, pas d’amis. Ma meilleure amie était partie à l’étranger. Pendant toutes ces années, j’ai souvent dit que j’allais partir. Il me disait : "Tu vasfaire comme ta mère."
Ma mère était prostituée et elle m’a abandonnée. Ça marchait, je me sentais coupable.

J’ai fini par partir, en laissant mon enfant à ma belle-mère. Et par porter plainte pour coups et blessures. Mon avocate s’est mise en rapport avec son avocate à lui. Pour finir, elle m’a dit : "Tu es prostituée, ça va être dur d’obtenir la garde de ton enfant."
Alors là, j’ai explosé : et lui, il est proxo !

J’ai piqué une telle colère que j’ai foncé à la BAC pour porter plainte pour proxénétisme. Cette avocate qui, soit dit en passant, m’a demandé 5000 balles juste pour ouvrir mon dossier, m’a fait comprendre que je n’avais pas d’appart’ et que je n’étais qu’une pute. Elle s’est arrangée avec l’autre pour éviter que je fasse une requête auprès du juge des affaires familiales. C’est lui qu’elles protègent, ce n’est pas moi.

Aujourd’hui, c’est lui qui a notre fils et qui touche l’allocation de parent isolé ! Et moi, je suis obligée, pour prendre mon fils trois fois par semaine, de passer les trois quarts du temps que j’ai avec lui à faire des allers-retours en car.

Le plus dur, c’est la violence psychologique

Pour l’instant, mon mari n’est au courant que de la plainte pour coups et blessures. D’ailleurs, il m’a demandé de la retirer, en me promettant en échange d’avoir mon fils une semaine sur deux. Je ne l’ai pas retirée. Seulement, comme je n’ai pas eu d’interruption de travail suite aux coups, ça ne vaut rien. Au pire, il écopera de mille balles.

Pour l’autre plainte, je me suis démenée. Je suis contente, j’ai un témoin visuel qui peut témoigner que mon mari était mon proxénète. J’ai confiance. Même si je sais que le commissaire a une pile de dossiers sur son bureau. Il va falloir attendre.

Maintenant, je veux passer à la suite. Commencer une nouvelle vie. Mais c’est le parcours du combattant. On ne veut pas me louer d’appartement, je n’ai pas de bulletins de salaire. Résultat, je vis en résidence hôtelière et je paye 1000 euros par mois pour un T2. Pendant deux mois, quand je suis partie de chez moi, j’ai vécu dans les hôtels avec mes valises, et je travaillais dans la même chambre pour faire des économies. Là, on devient dingue.

Au début, quand j’étais nouvelle, je gagnais 3000 par semaine. Maintenant, 1500. Mais j’ai des charges fixes colossales : 1000 euros de loyer, 40 euros par jour pour les hôtels, 30 euros d’annonces par semaine, les frais pour mon fils, les mobicartes, les préservatifs, etc.

Pour ne pas perturber mon fils, ne pas l’arracher brutalement à sa grand-mère, je continue la prostitution. En me mordant les doigts de ne pas avoir profité de mon petit, de l’avoir fait élever par ma belle-mère. J’assume ce que je fais. On m’y a mise.

J’attends pour demander la garde. Je n’ai pas de logement fixe, pas d’argent de côté. Mais j’ai repris une école pour avoir un diplôme, et je mise là-dessus. Il ne faut pas se mettre le juge à dos. Dès que j’ai ce diplôme, j’arrête de me prostituer. Déjà, d’avoir un appartement, même en résidence hôtelière, a changé ma vie. Maintenant, il m’en faudrait un avec un bail.

Je vais commencer une nouvelle vie

Et dire que je me croyais incapable de vivre seule. De payer un loyer. D’élever un enfant. Il me mettait toujours en position de penser que j’avais besoin de lui. Alors qu’en réalité je faisais tout, toute seule ! C’est moi qui payais tout, qui gérais tout ! Je finançais même l’entreprise familiale !

J’ai ramené des millions à cette ordure. Il a tout gardé. Si je pouvais, je serais la première à lui mettre le fusil sur la tempe. Je le hais. Ce n’est pas la violence physique, le plus dur. Les bleus, ça part. C’est la violence psychologique, le harcèlement.

Il y a des choses que je ne supporte pas : l’hypocrisie de la société qui fait de l’argent sur notre dos et ne nous reconnaît même pas le droit d’avoir un appartement ; la vulgarité des prostituées qu’on voit à la télé.

En fait, j’ai souvent envie de dire que je suis prostituée, rien que pour voir la tête des gens. Les gens, ceux qui pensent que c’est de l’argent facile...

- Anaïs, chronique d’une échappée [2/2]

P.-S.

Publié dans Prostitution et Société numéro 141.


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