dernière mise à jour ¬ 17/05/16 | mardi 17 mai 2016 | je m'abonne | sommaires

Norma Hotaling, initiatrice d’un programme de sensibilisation des "clients"de la prostitution aux États-Unis

juin 1999, par Claudine Legardinier

Ancienne prostituée, Norma Hotaling est à l’origine d’une expérience originale menée à San Francisco et dans quelques villes américaines. Ses objectifs, la prévention de la prostitution, la réhabilitation des femmes prostituées, et aussi celle des clients... Récit d’un combat.

À l’origine de ce programme de sensibilisation destiné aux clients de la prostitution, une américaine passionnée, Norma Hotaling. Ancienne prostituée, ancienne droguée à l’héroïne (pendant plus de vingt ans), Norma se considère comme une "survivante".

Sa force fut de sortir de la prostitution et, plus encore, d’entamer un combat acharné pour développer une politique concrète de prévention de la prostitution, pour aider les femmes qui s’y trouvent enfermées et pour rompre l’idée de fatalité qui entoure le comportement des clients.

À son initiative, un programme pour les délinquants de la prostitution est appliqué depuis mars 1995 par le Bureau du procureur de San Francisco. Dans un certain nombre d’États américains, le régime prohibitionniste punit en effet les clients.

Norma Hotaling a commencé par contacter un officier de police : Mon idée était qu’il ne suffisait pas d’arrêter ces hommes mais qu’il leur fallait un programme d’éducation. Lui ne voyait pas plus loin qu’une information sur le sida. Aujourd’hui que ce programme est en route, il a déjà concerné plus de 1 400 “racoleurs” de prostituées. Norma goûte l’humour de la situation : Les services avec lesquels je travaille aujourd’hui sont ceux qui m’ont mise en prison pendant des années... 

Son but était encore d’associer étroitement les anciennes prostituées à ce programme. C’est chose faite : une collaboration originale s’est mise en place entre le système judiciaire, le Département de la Santé (unité d’éducation IST/HIV), les groupes de lutte contre la violence domestique, les associations de quartier et d’anciennes prostituées.

Salariées au titre d’éducatrices par l’association créée par Norma Hotaling, la plupart ont été victimes d’abus sexuels, d’incestes, de violences, ont connu la drogue et le recrutement par des proxénètes. Beaucoup ont des casiers judiciaires ou sont séropositives.

S’il s’agit d’une première arrestation, les clients ne sont pas emprisonnés mais placés devant un choix : suivre ce programme, appelé FOPP (First Offender Prostitution Program), ou être inculpés, avec le risque d’une éventuelle condamnation pénale. Une amende de 500$ (environ 350€) leur permet de s’inscrire, somme utilisée pour financer le programme et les services d’aide aux femmes prostituées.

Un programme maintenant adopté dans de nombreuses villes

Norma Hotaling en convient : Beaucoup avouent qu’ils ne seraient jamais venus de leur propre fait. Une session de huit heures leur est proposée :  Il ne s’agit pas de leur faire honte - leurs noms ne sont pas publiés -, mais plutôt de leur apprendre à construire des relations humaines.
Les objectifs sont multiples : rappel de la loi, éducation à la santé - IST et sida -, information sur le proxénétisme et les méthodes des trafiquants, sur la violence et les rapports de pouvoir...

L’un des points forts est de les amener à comprendre qui sont les femmes qui se trouvent en face d’eux. Celles-là leur disent la vérité sur ce qu’elles vivent. Bien entendu, elles ne dévoilent pas tout de suite leur véritable identité. Lorsqu’elles le disent, les hommes sont stupéfaits ; ils ne sont pas habitués à voir des prostituées comme autres choses que des sexes.

A en croire Norma, les réactions sont positives : Les hommes nous remercient. Certains disent regretter de ne pas avoir eu ces connaissances plus tôt. Sur 1 400 hommes passés par ce programme, quatre seulement ont été à nouveau arrêtés. C’est la preuve que les hommes peuvent changer.

Le travail effectué en direction des clients est indissociable de celui que Norma Hotaling a engagé en faveur des femmes et des jeunes filles prostituées. Là aussi, les "anciennes" ont un rôle essentiel à jouer. Une femme qui est sortie de la prostitution sait de quoi les autres ont besoin. Elle est en mesure d’établir avec elles une relation de confiance, quand la violence et l’exploitation sexuelle rendent la confiance si difficile.

Une infrastructure complexe de services a peu à peu vu le jour – accueil, aide pour sortir de la drogue, éducation, formation, recherche d’emploi -, qui a aidé de nombreuses femmes à sortir de la prostitution. Nous luttons pour le droit humain de vivre de manière indépendante, d’être libérées de tout abus, de pouvoir gagner notre vie, d’avoir des relations saines.

À ce stade de l’expérience, Norma Hotaling sait que beaucoup de travail reste à faire. Mais elle a confiance : Il faut poursuivre la recherche sur les clients, développer les travaux sur la dynamique du pouvoir entre hommes et femmes, sur la perception des femmes et des jeunes filles comme objets, sur l’exploitation physique et sexuelle. Accroître le travail effectué dans les ONG, les écoles, pour empêcher les hommes d’exploiter les femmes.

Bien entendu, le programme de Norma Hotaling rencontre l’opposition des partisans de la légalisation de la prostitution. Ils la comparent à la légalisation de l’alcool ou des cigarettes. Mais les femmes ne sont ni de l’alcool ni des cigarettes. L’alcool, on l’élimine en allant faire pipi et les cigarettes, on les écrase...

Reste que son programme est aujourd’hui adopté dans de nombreuses autres villes d’Amérique du Nord, parmi lesquelles Toronto, Buffalo, Edmonton, etc... L’initiative en direction des clients reçoit une reconnaissance croissante des médias. Ainsi, le magazine américain George l’a récemment élu au nombre des dix programmes sociaux les plus innovants des Etats-Unis.

P.-S.

Norma Hotaling est décédée d’un cancer le 16 décembre 2008. De nombreux hommages lui furent rendus, notamment par le quotidien anglais The Gardian et par l’association SAGE dont elle fut l’une des fondatrices.

Extraits d’un article paru dans Prostitution et Société numéro 121, avril - juin 1998.


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