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Roselyne Bachelot- Narquin. Discours prononcé lors du vote de la résolution réaffirmant la position abolitionniste de la France en matière de prostitution. 6 décembre 2011

décembre 2011

Monsieur le président, madame la présidente de la mission d’information, monsieur le rapporteur, mesdames, messieurs les députés, éclairer sur la réalité de la prostitution aujourd’hui, interpeller sur sa légitimité dans une démocratie comme la nôtre, telle est l’ambition que s’est donnée la mission d’information sur la prostitution de l’Assemblée nationale.

J’ai déjà eu l’occasion de saluer votre travail, chère Danièle Bousquet, cher Guy Geoffroy, chers parlementaires qui avez participé à ce travail, et je me suis également exprimée sur cette question qui nous rassemble lorsque vous m’avez auditionnée le 30 mars 2011.

J’ai lu, vous l’imaginez, avec beaucoup d’intérêt votre rapport publié le 13 avril 2011. Ce rapport et ses recommandations contribueront à faire évoluer notre politique en matière de prostitution, comme le prévoit le troisième plan interministériel de lutte contre les violences faites aux femmes.

Je tiens à le rappeler ici solennellement, la prostitution est une négation de nos principes fondamentaux : celui de la dignité de la personne humaine, celui de l’égalité entre les femmes et les hommes, celui de la non-patrimonialité du corps humain qui s’oppose à ce que le corps humain soit traité comme un bien marchand.

Au regard de ces principes, quelle légitimité accorder dès lors à la prostitution dans notre société ? Nous le savons tous, meurtres, actes de torture, viols, agressions, humiliations sont le lot quotidien des personnes prostituées. Faut-il encore rappeler que les personnes prostituées sont principalement des femmes tandis que les clients sont pratiquement toujours des hommes ?

Je le réaffirme ici : la prostitution est une violence faite aux femmes, une violence de genre. J’ai déjà eu l’occasion de souligner que les violences faites aux femmes ne sont pas des faits divers, mais des faits majeurs parce qu’elles constituent des crimes. Je l’ai tout récemment encore rappelé à la presse, le 24 novembre, à l’occasion du lancement de la campagne 2011 de lutte contre les violences faites aux femmes. Je tiens d’ailleurs à remercier vivement tous les parlementaires qui ont accepté de porter le ruban blanc, symbole international depuis 1991 de la lutte contre les violences faites aux femmes. Ils auront ainsi témoigné de leur attachement à cette cause.

Comme vous le savez, le slogan de cette campagne est « Oser en parler », parce que parler des violences faites aux femmes est une nécessité absolue dans une démocratie. Le rapport de la mission s’inscrit dans ce même état d’esprit humaniste et féministe. Il contribue à lever le tabou de la prostitution pour nous aider à mieux réagir collectivement.

En tant que ministre chargée des droits des femmes, je veux combattre avec toute mon énergie cette atteinte grave à la dignité humaine et à l’égalité entre les femmes et les hommes qu’est la prostitution.

Les médias se sont récemment fait l’écho de cette question – je pense aux dossiers consacrés en avril et encore tout récemment, fin novembre, aux débats sur la prostitution. Non, la prostitution n’est ni une activité professionnelle ni une activité « glamour », qui serait moderne ou socialement acceptable. La complaisance envers ce fléau ne peut que favoriser le développement de nouvelles formes de prostitution – celles des jeunes – et de nouveaux vecteurs – internet – moins visibles, donc plus difficiles à combattre.

Non, comme Armand Jung, Laurence Dumont ou d’autres, je ne crois pas à la prostitution libre ou choisie. La notion de consentement est pour moi, dans ce domaine, totalement inopérante. Il suffit, d’ailleurs, de confronter le discours de cette minorité de personnes, auto-désignées comme porte-parole des prostituées, avec la parole de celles qui se présentent comme anciennes professionnelles, pour que la réalité des souffrances vécues apparaisse, ce que Guy Geoffroy a très justement appelé leur « parcours de douleur ». Je vous renvoie également à l’admirable livre sur ce sujet de Jeanne Cordelier : La Dérobade.eoffroy a très justement appelé leur « parcours de douleur ». Je vous renvoie également à l’admirable livre sur ce sujet de Jeanne Cordelier : La Dérobade.

C’est également pour toutes ces raisons que je suis fermement opposée à l’assistance sexuelle pour les personnes handicapées. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer à ce sujet, lors de mon audition en mars dernier, devant la mission parlementaire. Les « aidants sexuels » représenteraient une forme de prostitution professionnalisée et spécialisée. Cela ne peut que heurter profondément ma conception de la dignité de la personne humaine, celle de la personne handicapée, celle de la salariée au titre de services sexuels.

Non, le corps de la femme n’est pas un objet devant répondre aux besoins prétendument irrépressibles de la sexualité masculine. Au nom de la dignité humaine, nous devons réaffirmer avec Danièle Bousquet et vous toutes et tous la position abolitionniste de la France en matière de prostitution. Cette position vise à protéger les droits fondamentaux des personnes prostituées et à décourager la prostitution.

Nous le savons tous, la prostitution a, depuis ces dernières années, un nouveau visage : elle est alimentée par la traite des êtres humains. Vous avez pratiquement tous rappelé ce chiffre : les femmes de nationalité étrangère représentent près de 90 % des femmes se prostituant dans l’espace public. La plupart sont sous la coupe de réseaux criminels organisés. Nous le savons, il n’est pas possible de combattre efficacement la prostitution sans combattre la traite des êtres humains. Les deux combats sont indissociablement liés, car la traite et la prostitution se nourrissent mutuellement. Ces combats sont l’affaire et la responsabilité de tous.

De quel arsenal juridique disposons-nous ? Notre cadre juridique est aujourd’hui axé sur la condamnation du proxénétisme, c’est-à-dire l’exploitation de la prostitution d’autrui, même avec son consentement. En revanche, l’activité prostitutionnelle en elle-mêmn’est pas interdite. Seules certaines de ses manifestations troublant l’ordre public sont sanctionnées – Philippe Goujon en a utilement rappelé le cadre.

Face à l’ampleur du phénomène de la traite et du proxénétisme qui, par définition, n’a pas de frontières, et dépasse les frontières, il est urgent de renforcer la lutte en ce domaine et de garantir les droits fondamentaux des victimes de l’exploitation sexuelle.

Plusieurs conventions internationales y engagent la France ; j’en citerai deux, que vous avez, vous aussi, rappelées à raison. Dans le cadre des Nations unies, la convention du 2 décembre 1949 a ouvert la voie pour qu’au fil des générations, on puisse construire des sociétés qui refusent l’asservissement de l’autre, donc la prostitution. Cette convention phare, que la France a ratifiée voilà plus de cinquante ans, réaffirme que « la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de la prostitution, sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine… »

Au niveau européen, le cadre juridique s’est récemment enrichi avec l’adoption, en avril dernier, par l’Union européenne, d’une nouvelle directive sur la prévention et la lutte contre la traite des êtres humains. Cette directive prévoit notamment, dans son article 3, que « les autorités nationales compétentes aient le pouvoir de ne pas poursuivre les victimes de la traite des êtres humains ». Elle devra être transposée en France d’ici à deux ans.

Ces instruments internationaux engagent la France à aller encore plus loin pour lutter contre la prostitution et garantir aux personnes prostituées leurs droits fondamentaux. Où en sommes-nous à cet égard ? Le Gouvernement agit pour la prévention et la lutte contre la prostitution. En témoigne en particulier, Elie Aboud l’a rappelé, le troisième plan interministériel 2011-2013 de lutte contre les violences faites aux femmes que je pilote.

Ce plan engage au total 31,6 millions d’euros, soit une augmentation de 30 % par rapport au plan précédent. Il s’inscrit dans la continuité des actions menées en 2010, année de la grande cause nationale consacrée à la lutte contre toutes les formes de violences faites aux femmes.

Ce plan va plus loin que les précédents – 2005-2007 et 2008-2010 – en accordant une place spécifique à la prostitution. Le plan 2011-2013 définit plusieurs mesures pour la combattre. La prévention : il s’agit de faire évoluer les mentalités, en informant sur la prostitution, sur les violences faites aux femmes. Quand je vois les manifestations médiatiques de radios et de télévisions sur ce dossier, je me dis qu’il nous reste du chemin à faire.

C’est pourquoi le plan interministériel programme trois campagnes d’information à destination du grand public. Vous avez déjà pris connaissance de la première, lancée le 25 novembre dernier, qui porte sur les violences conjugales, les viols et les agressions sexuelles. La deuxième sera engagée début 2012 et portera sur les violences sexistes et sexuelles au travail. Mais pour la première fois, une troisième campagne sera lancée, qui mettra en exergue les liens existants entre prostitution et traite des êtres humains. Il s’agira notamment de sensibiliser au rôle que joue le client, par sa demande, dans l’alimentation des réseaux de prostitution et dans la traite des êtres humains.

S’agissant des jeunes, faut-il encore rappeler la nécessité de lutter, dès le plus jeune âge, contre le sexisme, les violences sexistes et sexuelles, les stéréotypes de genre imposés aux filles et aux garçons ? Oui, il faut absolument diffuser très tôt une culture de l’égalité entre les filles et les garçons et du respect mutuel. C’est ainsi que nous pourrons construire, à terme, une société où l’égalité est une réalité quotidienne.

Il convient également de renforcer la lutte contre le proxénétisme. Le plan interministériel confie à l’Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale deux missions : recenser les nouvelles formes de proxénétisme et développer des pratiques innovantes pour mieux lutter contre le proxénétisme.

Je rejoins Marie-Françoise Clergeau : l’accueil et la prise en charge des personnes prostituées sont une ardente obligation. Nous le savons tous, l’accompagnement de ces personnes est essentiel pour les aider à sortir de la prostitution et à retrouver le chemin d’une vie normale. Oui, il en faut, du courage, pour fuir la prostitution ou s’échapper de l’emprise d’un réseau criminel.

Je tiens à mon tour à saluer l’action des associations, partenaires clés des pouvoirs publics. Elles accompagnent et prennent en charge les personnes prostituées sur plusieurs plans : sanitaire, physique et psychologique, hébergement, logement, réinsertion, aide matérielle et administrative, régularité du séjour en France.

Je rappelle d’ailleurs que l’on peut délivrer des autorisations de séjour à une personne prostituée qui témoigne ou porte plainte contre une personne poursuivie pour trafic d’êtres humains ou proxénétisme.

Enfin, le plan prévoit de faire évoluer le cadre juridique de la prostitution. Il s’agit d’étudier l’opportunité d’une pénalisation des clients en s’inspirant des modèles suédois, norvégien notamment.

Lors de mon audition devant la mission parlementaire, j’ai eu l’occasion de vous dire que je suis favorable, à titre personnel, à la pénalisation des clients. C’est d’ailleurs un combat que je mène depuis fort longtemps ; certaines et certains le savent ici. C’est également l’une des préconisations phare de votre rapport. Il est essentiel que le client prenne conscience qu’en achetant un acte sexuel, il perpétue le système prostitutionnel.

Ce système se nourrit de la détresse, de la vulnérabilité de nombreuses personnes. Je le réaffirme avec fermeté : la prostitution n’est pas un acte anodin, mais une violence qui entraîne de graves conséquences physiques et psychologiques extrêmement destructrices. La sensibilisation à cette réalité et la responsabilisation du client peuvent, j’en suis convaincue, contribuer à faire reculer la prostitution.

N’oublions pas que notre lutte contre la prostitution, c’est également notre lutte en faveur d’une politique cohérente de l’égalité entre les femmes et les hommes dans notre société.

C’est une politique de défense des droits humains. Je vous en remercie.


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