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Perspectives politiques actuelles de l’abolitionnisme

janvier 2010, par Comité de rédaction

Regards croisés sur l’abolitionnisme, un bilan sur les pertes, les acquis et les enjeux des luttes à venir...

La disparition de la Convention de l’ONU de 1949 est la première étape d’un processus dramatique pour les droits des femmes

Malka Markovich [1], directrice pour l’Europe de la Coalition contre la traite des femmes (CATW)

La Convention du 2 décembre 1949 est le fruit de quatre-vingts ans de lutte abolitionniste, féministe et humaniste. Elle fait partie des trois conventions relatives à l’esclavage dans le corpus des conventions des droits humains de l’ONU. La CEDAW, Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, est adoptée en 1979 : son article 6 s’appuie sur les termes de référence de la Convention de 1949 et demande aux Etats de prendre toutes les mesures pour supprimer sous toutes leurs formes le trafic de femmes et l’exploitation de la prostitution des femmes.

Mais à partir des années 1980 débute l’ère de normalisation du travail du sexe. Les Pays-Bas parviennent à imposer une séparation entre traite et prostitution, prostitution des adultes et prostitution des enfants. Ce morcellement aboutit à redéfinir l’exploitation (terme de la Convention) comme prostitution dite forcée, pour mieux légitimer la prostitution prétendument libre, redéfinie comme un travail. En 2000, seule la traite constitue désormais une préoccupation internationale.

Vie et mort de la convention de 1949
Deux ennemis : l’industrie du sexe et les extrémistes religieux

En 2007, l’Égypte donne un nouveau souffle à la notion de prostitution forcée. Il ne s’agit plus, comme pour les Pays Bas, de garantir les profits proxénètes, mais, pour les pays qui pratiquent la charia, d’utiliser cette notion de prostitution forcée pour criminaliser la prostitution libre, c’est-à-dire toute manifestation de sexualité féminine sortant du cadre du mariage religieux.

En 2009, sous l’égide de la Libye qui préside la 64e assemblée générale de l’ONU, un nouveau plan mondial contre la traite s’élabore. Les pays conservateurs (Iran) font porter aux féministes occidentales la responsabilité de la traite, de la prostitution et de la pornographie. Ils financent des ONG de femmes, notamment engagées contre la traite, qui promeuvent dans le même temps une vision archaïque des rôles des femmes dans la société.

Le danger pèse maintenant sur la CEDAW. Le texte est déjà réinterprété, notamment par les 57 pays de l’Organisation de la conférence islamique qui ne veulent pas voir remises en cause les "pratiques traditionnelles" et entendent appliquer la charia.

Aujourd’hui, la France ne défend plus la Convention de 1949 et suit sur ce sujet les pays les plus obscurantistes ainsi que les pays réglementaristes, Pays-Bas, Allemagne ou Australie.

Refonder l’abolitionnisme sur des principes éthiques

Grégoire Théry, secrétaire général du Mouvement du Nid

Depuis les années 90, un tournant historique a eu lieu. L’axe central, la répression du proxénétisme, que représentait la Convention de 49, a été remplacé par un nouvel axe, la lutte contre la traite des êtres humains.

La Convention de 1949 est morte en 2000 avec la signature du Protocole de Palerme [2] qui a signifié en fait l’abandon de la lutte contre le proxénétisme et de toute prise de position éthique sur la prostitution. La décision-cadre du Conseil de l’Europe du 19 juillet 2002 relative à la lutte contre la traite des êtres humains, texte de référence de la politique européenne en matière de traite, abandonne de la même façon la condamnation de l’exploitation de la prostitution.

Or cette politique de lutte contre la traite, construite sur la ruine de la Convention de 1949, est clairement un obstacle aux objectifs abolitionnistes.
La vulgarisation de la traite a tué l’abolitionnisme : c’est une politique ficelée pour ne pas remettre en cause l’industrie du sexe ; pour ne pas gêner le proxénétisme ; pour ne pas toucher au client prostitueur.
C’est un cadre qui garantit la liberté proxénète.

Les mesures préconisées pour décourager la demande sont une petite faveur accordée aux abolitionnistes mais elles ne pèsent pas grand-chose dans un cadre qui entérine le choix des Etats de dépénaliser le proxénétisme et de développer l’industrie du sexe.

De l’abandon à la refondation

La France elle-même n’est plus abolitionniste. La LSI qui pénalise les personnes prostituées pour racolage [3] en est la preuve. Mais ce n’est pas la seule. L’imposition des personnes prostituées est contraire aux dispositions abolitionnistes ; les mesures de prévention et de réinsertion sont insuffisantes ou même inexistantes. Le client est protégé par l’impunité, client que l’abolitionnisme moderne ne peut plus ignorer. Enfin, il n’existe aucune politique publique globale et cohérente.

Aujourd’hui, la priorité est de définir un modèle abolitionniste clair et le faire adopter par quelques Etats. La législation suédoise représente un grand progrès en adoptant une perspective féministe qui condamne la prostitution en tant que violence, et au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, mais elle ne va pas assez loin dans l’affirmation d’un concept d’abolition de la prostitution. Un changement de gouvernement pourrait remettre en cause ce qui reste un édifice fragile.

Il faut une affirmation plus forte dans les principes ; des principes éthiques, encore à définir. Au 19e siècle, l’abolitionnisme s’est défini en réaction au réglementarisme pour aboutir à la suppression de la réglementation de la prostitution. Au 21e, il doit le faire en réponse au système libéral proxénète et avancer vers l’abolition du système prostitutionnel.

Sans doute faut-il chercher du côté des concepts de sexualité et de marché. La sexualité est à extraire du champ du marché. On peut aussi poser la question en sens inverse : est-ce que l’argent peut entrer dans le champ de la sexualité ?

On a condamné le viol, et donc affirmé que la violence n’avait plus à entrer dans la relation sexuelle ; on a condamné la pédophilie, et affirmé la même chose pour la domination adulte. Aujourd’hui, peut-être est-il temps d’affirmer que l’argent n’a pas non plus à interférer. L’argent implique un rapport de force, il est l’expression d’un rapport de domination, il est un obstacle à l’instauration d’une situation d’égalité. Il faut donc en libérer la sexualité.

Construire l’abolitionnisme non sur une base morale mais sur la base d’une approche égalitaire

Saïd Bouamama [4], sociologue

Je conçois l’abolitionnisme comme un combat contre les causes sociales, économiques, politiques, de la domination, que celle-ci soit de classe, de "race" ou de genre. Il est vain de s’attaquer aux conséquences si n’est pas posé et pris en charge le combat contre les causes. Un tel positionnement ne signifie pas un désintérêt pour les conséquences sociales des dominations. Au contraire, l’abolitionnisme doit conjuguer deux types de luttes se situant à des échéances différentes :

- Le combat immédiat pour que les victimes dominées ne soit pas transformées en responsables des dominations qu’elles subissent.
Ce processus classique de la domination est à mon sens à l’origine du silence assourdissant sur les clients. Le combat pour la reconnaissance des droits des personnes prostituées, contre les violences qu’elles subissent, contre le mépris social et politique dont elles sont l’objet, fait partie intégrante de l’abolitionnisme.

Naturellement, prendre le parti d’une défense des droits des prostitué-e-s ne signifie pas pour autant accepter la reconnaissance d’un travail du sexe. D’autres référents que le travail existent pour la défense de ces droits : la citoyenneté, la justice, etc…

- Le combat de long terme pour une société émancipée de toutes les dominations.
Ce combat suppose de rompre avec toute les formes d’adaptation à la domination, y compris quand celles-ci prennent comme masques la défense des dominés ou la liberté, thématique de plus en plus mise en avant : justifiant ici l’achat d’un droit de polluer, là la reconnaissance de travailleurs-ses du sexe, ailleurs encore le droit de vendre ses organes...

Se positionner du côté des prostitué-e-s et de la défense de leurs droits, refuser qu’elles soient construites socialement comme responsables d’un système dont elles sont les premières victimes, s’attaquer aux causes systémiques des dominations et des inégalités, dénoncer toutes les tentatives de retour à l’ordre moral antérieur sous prétexte de s’attaquer aux dominations d’aujourd’hui…

P.-S.

Voir aussi à ce sujet les textes de Marie-Victoire Louis :
http://www.marievictoirelouis.net
« Abolir la prostitution ? Non. Abolir le proxénétisme » (2006)
« Contre l’Europe proxénète, la France peut-elle encore s’affirmer abolitionniste ? » (2002)
« Pour construire l’abolitionnisme du 21e siècle » (2000)

Publié dans Prostitution et Société numéro 164.

Notes

[1À lire, La mort d’une convention, in Malka Marcovich, Les Nations Désunies, éditions Jacob Duvernet, 2008.

[2Convention des Nations unies contre la criminalité organisée.

[3Une jeune femme a été condamnée à un mois de prison ferme en octobre 2009 !

[4Extrait d’un texte publié dans Prostitution et Société numéro 146, juillet/septembre 2004. Saïd Bouamama est l’auteur de l’enquête L’homme en question. Le processus du devenir-client de la prostitution, 2004.


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