dernière mise à jour ¬ 26/09/16 | lundi 26 septembre 2016 | je m'abonne | sommaires

De la conviction à l’action

France : Où en est l’abolitionnisme dans les partis politiques ?

janvier 2010, par Comité de rédaction

Nous tentons ici de dresser un état des lieux, entre avancées réelles et blocages (même si les débats restent souvent difficiles à l’intérieur des partis).

Tour d’hémicycle de gauche à droite

Le Parti Socialiste, dans un rapport (2008) destiné à préparer son 3e Forum de la rénovation, souhaite que la réflexion s’oriente vers le modèle suédois d’éradication : prévention, réinsertion des personnes prostituées et pénalisation du “client”. Laurence Rossignol, ex-secrétaire nationale aux droits des femmes, avait tiré parti du Mondial de football en Allemagne (2006) pour réveiller le débat sur la prostitution au PS, obtenant le vote d’un texte qui affirme la volonté de lutter contre le proxénétisme et les trafics, y compris par la « responsabilisation » des clients. Une proposition de loi, juillet 2006, portée par Danielle Bousquet et Christophe Caresche, réclamait leur pénalisation.

Le NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) s’intéresse à la question des droits des femmes sous tous ses aspects, donc à la prostitution et à la traite, explique Anne Leclerc, de la commission Intervention Féministe du parti. Comptant sans ambigüité la prostitution au nombre des violences faites aux femmes, le NPA organiserait prochainement un débat destiné à affirmer cette position abolitionniste.

Pour la Fédération anarchiste, le système prostitutionnel est à refuser en tant que système de domination, en tant qu’obstacle à l’émancipation des femmes et des hommes, analysent Elisabeth Claude et Hélène Hernandez, de la Commission Femmes. Il s’agit d’une question collective — et non purement individuelle — à penser socialement et politiquement, en allant à l’encontre des clichés... et du leurre de la justification de la prostitution au nom de la liberté individuelle.

À l’occasion du débat sur la Coupe du monde de football en Allemagne, Didier Bariani, alors vice-président de l’UDF (ancêtre du MoDem) avait décrit le bordel berlinois Artémis comme le plus grand complexe d’exploitation de l’humanité de toute l’Union Européenne (Le Monde, 20/04/06). Nathalie Griesbeck, députée européenne MoDem et conseillère générale de la Moselle, nous explique souscrire à un programme abolitionniste en tant qu’élue, en tant que femme engagée, et en tant que juriste parce que des principes fondamentaux de notre droit ne sont pas encore appliqués dans leur totalité comme l’inaliénabilité du corps ou l’égalité entre les hommes et les femmes.

En 2003, l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP) votait la Loi Sécurité Intérieure, pénalisant le racolage même passif. En restreignant la question de la prostitution à un problème d’ordre public, en pénalisant les personnes prostituées, cette décision écartait la France de sa ligne abolitionniste, au mépris de ses engagements internationaux. Quelques rares personnalités maintiennent néanmoins leur soutien à l’approche abolitionniste : Dominique Riquet, maire de Valenciennes, le député André Schneider et Fabienne Keller, sénatrice et ex-maire de Strasbourg. En 2001, Roselyne Bachelot déclarait à titre personnel, dans nos pages : Le crime est du côté de celui qui instrumentalise le corps des femmes en le vendant et de celui qui l’achète pour son propre plaisir. Du côté du proxénète et du client. Je suis complètement favorable à la conception suédoise et à la pénalisation du client.

Enfin, le Front national réclame dans son programme de 2002 le retour à un système réglementariste incluant lieux réservés et contrôles sanitaires. Patrick Bourson, tête de liste du Front national aux élections européennes de 2009 dans la circonscription Centre, anime depuis 2010 une formation d’extrême-droite dont l’une des revendications est la réouverture des maisons closes pour assurer la sécurité des personnes.

Parti Communiste Français, des convictions mises en pratique

Le Parti Communiste Français est le parti qui a la position abolitionniste la plus claire, et la revendique régulièrement, par exemple lorsqu’il s’est opposé en 2003 à la LSI. En 2002, Nicole Borvo déposait une proposition de loi prévoyant la sensibilisation des prostitueurs, l’éducation dès le plus jeune âge pour construire de nouveaux rapports de genre, et des mesures de soutien en direction des personnes prostituées. L’abolition de la prostitution est un aspect de la volonté politique de lutter contre les violences sexistes. En Île-de-France, la Seine-Saint-Denis (93) se distingue par sa recherche d’outils innovants destinés à faire reculer le sexisme. Imaginé dès 1999, l’Observatoire départemental des violences envers les femmes voit le jour en 2002. La prostitution ne pouvait pas être absente de ses préoccupations.

Ernestine Ronai, responsable de l’Observatoire départemental des violences envers les femmes

C’était une prise de position politique. En travaillant sur la Charte européenne des droits de l’homme, les élus — PCF — ont compris que la violation des droits humains la plus répandue est la violence faite aux femmes.

Le Conseil Général a ainsi créé l’Observatoire en 2002 : le premier et le seul du genre en France. Un outil d’échange, d’analyse, de recensement et d’information qui a pour vocation de favoriser le travail en commun de tous les partenaires et de rendre visibles les violences pour les faire reculer.

La question de la prostitution y a toujours été intégrée. Nous avons un groupe de travail spécifique sur la prostitution. Notre nouvelle campagne contre les violences, lancée courant novembre 2009 sur l’ensemble de la Seine Saint Denis, va pour la première fois comporter une affiche qui porte sur la prostitution (à côté d’affiches consacrées au viol, aux violences conjugales, etc) : Je respecte les femmes, je n’achète pas leur corps !

C’est une première. Ce sera l’occasion de rencontres, de débats. Et d’une prise de conscience, nous l’espérons.

Les Verts : débat entravé

Une motion de 2003, où l’influence des non-abolitionnistes est très perceptible, se prononce pour une politique d’information et de responsabilisation des clients (et juge la pénalisation irréaliste). Elle demande la révision des lois sur le proxénétisme, à recentrer sur les seules situations de violences, d’exploitation et d’abus. Pourtant, en 2009, les Verts regroupés dans les listes Europe Ecologie soutiennent la Clause de l’Européenne la plus favorisée clairement abolitionniste. Un peu de clarté va s’imposer.

Jocelyne Le Boulicaut, co-responsable de la Commission Féminisme des Verts

La position des Verts n’a pas changé depuis novembre 2003. La Commission Féminisme s’arc-boute sur la motion adoptée à cette date contre la violence faite aux prostitué-e-s, pour une alternative solidaire et féministe à la LSI en matière de prostitution adoptée à l’unanimité moins une abstention.

Nous avons des soutiens, y compris de la part d’hommes et bien au-delà de la Commission Féminisme. On a un socle anti prostitutionnel très solide chez les Verts. S’il y avait un vote, il est évident qu’il serait majoritairement abolitionniste. D’ailleurs, les Verts et Europe Ecologie ont inscrit dans leur programme des Européennes la Clause de l’Européenne la plus favorisée de Gisèle Halimi, dont la position est très claire [1] (abolition de fait de la prostitution, pénalisation du client, etc). Et la motion de 2006 intitulée Football et prostitution se prononçait contre la mise en place d’une logique marchande libérale ayant pour objet des êtres humains.

Toutes les régions sont abolitionnistes. Mais il y a un blocage en raison de la position de la seule Ile-de-France, avec la présence d’Anne Souyris [2], qui est aussi au Comité Exécutif.
Aux journées d’été 2009, elle a organisé un Forum intitulé Droits des prostitué-e-s pour combattre les violences : une lutte féministe et syndicale en invitant notamment "Maîtresse Nikita", du groupe "Les Putes". Nous avons refusé d’y participer. Elle a beau avoir peu de soutiens, elle parvient à bloquer toute avancée.
Cette position exigeant un statut de la prostitution est incompatible avec notre écologie politique. Mais le sujet est tellement polémique que pour l’instant, personne n’a envie d’y toucher. Ce que nous voudrions, c’est un grand débat national sur la prostitution chez les Verts, comme nous l’avons fait pour la laïcité.

Au niveau européen, je suis vice présidente de l’Observatoire du Genre pour les Verts. La responsable, une autrichienne, est pour la légalisation de la prostitution. À force de banaliser la prostitution, on ouvre la porte à la prostitution des enfants, à la traite des femmes les plus pauvres. Plus on la légalise, plus on encourage les hommes à compter sur un « cheptel » de femmes à disposition. Je ne m’avoue pas vaincue, je reviendrai à la charge.

Ils, elles s’engagent

De nombreux membres de ces différents partis ont soutenu notre Plaidoyer pour une Europe sans prostitution.
Retrouvez-les , ainsi que leurs déclarations in extenso sur notre site internet : ou dans notre numéro 163.


© 1996-2016 Prostitution et Société | S'abonnerNuméros antérieursMentions Légales | Aide | Contact

Haut