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Lyon : nouveaux ravages de la politique du « coup de balai »

janvier 2010, par Elise Guiraud

L’affaire tourne à la farce. Le 17 mai 2010, la mairie lyonnaise a pris un nouvel arrêté - le 6e en 8 ans ! - pour interdire le stationnement des camionnettes des personnes prostituées sur une partie du quartier de Gerland où elle s’étaient réfugiées suite au 5e arrêté pris le 5 janvier précédent.
Indésirables dans la zone d’activités occupée par le géant des biotechnologies Genzyme, les personnes prostituées voient leur périmètre d’interdiction agrandi d’arrêté en arrêté, sans qu’aucune mesure de fond n’intervienne.

Exilées du centre-ville vers le quartier Perrache, puis réfugiées cours Charlemagne, les personnes prostituées lyonnaises, éternelles "boucs émissaires", avaient fini par installer leurs camionnettes à Gerland, au terme des arrêtés successifs pris par le maire de Lyon, Gérard Collomb.

Un exode d’impasses en impasses

L’ineptie de ces pratiques est pourtant une évidence au vu de leurs résultats : un enchaînement sans cesse renouvelé où les plaintes des riverains et les projets de rénovation urbaine entraînent pour seule mesure un arrêté municipal, lequel expulse les personnes prostituées vers un nouveau quartier... où le cycle peut recommencer. Le préfet Jacques Gérault a pourtant exigé que la mairie de Lyon persiste dans cette voie, bien qu’à la suite d’une plainte déposée par une personne prostituée en 2008, la justice examine actuellement la légalité de tels arrêtés. À présent, selon Jean-Louis Touraine, adjoint socialiste à la sécurité cité par Lyon – Capitale du 5 janvier, la Justice (…) se débrouillera avec le préfet.

Ainsi donc, une fois de plus, les personnes prostituées sont reléguées au mépris de leur sécurité et dépeintes comme les fauteuses de troubles, seules à être mises en accusation. Les "clients" prostitueurs demeurent complètement absents du débat, ce qui équivaut –une fois de plus- à leur donner carte blanche, alors que tous les témoignages et les enquêtes montrent qu’ils sont responsables de la plupart des agressions à l’encontre des personnes prostituées : une "atteinte à l’ordre public" qui semble peser moins lourd que le "bruit" ou "la saleté" dont seraient responsables les prostituées [1].
Dans ce climat d’indifférence et d’arbitraire, elles n’ont plus, elles aussi, qu’à « se débrouiller ». Mais comment et avec qui ?

Le refus des négociations et l’indifférence vis-à-vis des premières concernées bloquent l’émergence d’une politique ambitieuse

La mairie et la préfecture esquivent en effet toute confrontation avec les personnes prostituées et les acteurs sociaux présents à leurs côtés. De rares réunions sur le sujet ont avorté sans que les pouvoirs publics aient cherché à établir un véritable dialogue. La tarte à la crème de la "lutte contre les réseaux" est brandie comme seul argument pour justifier toutes les politiques de répression, qu’elles passent par les arrêtés interdisant le stationnement des camionnettes ou par le maintien du délit de racolage "passif".

Des politiques alternatives existent pourtant, qui passent par l’écoute des personnes prostituées en préalable nécessaire. Depuis 2007, la délégation du Mouvement du Nid du Rhône, basée à Lyon, relaie auprès de la préfecture et des services municipaux les demandes des personnes rencontrées par les militant-e-s de l’association sur les lieux de prostitution ou à la permanence du Nid.

Nos rencontres avec les personnes en situation de prostitution nous permettent de dire que beaucoup d’entre elles vivent dans une très grande précarité, déclaraient déjà en 2007 les membres du Mouvement. L’arrêté que vous venez de prendre les projette encore un peu plus dans la précarité et les expose à plus de violence et d’insécurité (...) Elles expriment leur désir d’avoir un médiateur qui serait en mesure de comprendre leurs attentes et leurs besoins...
Parmi les propositions élaborées à l’époque — toujours d’actualité — ,la possibilité pour les personnes prostituées de mettre leurs camionnettes à l’abri sans risque d’une mise en fourrière, des offres de formation, une prise en compte spécifique par les services sociaux des cas de femmes qui n’ont pas de logement, et, peut-être avant tout, le rappel à tous les services amenés à rencontrer les personnes prostituées de la nécessité de les traiter avec respect et humanité et non pas comme des objets que l’on déplace pour les cacher au regard du public.

En novembre 2009, le Mouvement du Nid organisait à Lyon le "procès du racolage", avec la participation de personnes prostituées, de militant-e-s associatifs, d’acteurs sociaux dont plusieurs avocats et juristes. Un large public avait assisté à ce procès, faisant sienne la conviction que cette politique répressive est injuste, inique et illégitime, qu’il faut l’abroger, selon les mots de l’avocate Frédérique Ménard-Serrand. La mobilisation citoyenne est plus que jamais nécessaire face à cette nouvelle démonstration de la surdité des pouvoirs publics.

Notes

[1L’enquête sur les "clients" menée par le Mouvement du Nid en 2004, en étudiant entre autres les "rituels" des prostitueurs lorsqu’ils se rendent sur les lieux de prostitution, a pourtant mis en évidence certains comportements tels que l’alooolisation systématique, la "virée" en groupe, les nombreux allers-retours en voiture pour faire son choix... qui méritent de poser la question de leurs responsabilités dans les troubles dénoncés par les riverains.


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