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Canada

Affaire Robert Pickton : les voix des victimes toujours ignorées

août 2010, par Elise Guiraud

Le service de police de Vancouver (Canada) publie en août 2010 un rapport visant à faire la lumière sur l’incroyable série d’erreurs commise au cours de l’enquête qui aboutit, en 2002, à l’arrestation de Robert Pickton, condamné pour le meurtre de six femmes, suspecté d’en avoir assassiné huit fois plus. Des années avant son arrestation, des soupçons terribles pesaient sur Pickton, que les services de police avaient choisi d’ignorer.

Il y avait certainement des raisons, affirme Doug LePard [1], auteur du rapport, de chercher intensivement de l’information dès l’été 1999. En réalité, dès 1997, Robert Pickton est arrêté pour "tentative de meurtre", puis rapidement relâché, car sa victime, une jeune femme prostituée et toxicomane, n’est pas considérée comme "crédible".

En 1998 et 1999, plusieurs récits parviennent aux services de police, relatant des scènes épouvantables et accusant explicitement Pickton ; mais ces témoignages, qui émanent également de personnes prostituées, sont considérés comme des "rumeurs" et ignorés. Ce n’est finalement qu’en 2002, pour une affaire de port d’armes, que la ferme de Pickton est perquisitionnée.

Comment expliquer cet échec incroyable, que de nombreuses femmes ont payé de leurs vies ? Doug LePard incrimine un "manque de ressources" et de partage des informations entre les deux services de police - locaux et fédéraux - qui furent en charge de l’enquête. Il pointe également des "préjugés contre les victimes" qui auraient conduits les enquêteurs à négliger des informations.

Les victimes, pour la plupart Autochtones - c’est-à-dire issues des populations amérindiennes du Canada - étaient quasi exclusivement des femmes prostituées. La police s’en est tenu à son préjugé selon lequel les femmes prostituées étaient, d’une certaine façon, différentes des autres femmes, constate Lee Lakeman, du Centre contre le viol de Vancouver [2].

Le rapport d’enquête parle d’elles comme de "travailleuses du sexe". La police a donc imaginé des prostituées consentantes, au lieu de les percevoir comme des femmes démunies victimes de racisme.
Cette vision fictive – celles de femmes différentes, plus disposées à subir de la violence – a amené le Service de police à se convaincre que les disparues identifiées n’étaient pas réellement disparues mais plutôt en transit, plus disposées à mener, ce que LePard appelle dans le rapport, un "style de vie risqué".

Et, bien que la discrimination sexuelle et raciste dans l’affaire Pickton saute aux yeux, le service de police de Vancouver n’a toujours pas retiré ses oeillères, accuse Lee Lakeman. Le rapport ne propose en effet pas de pistes capables d’améliorer les réponses de la police aux violences contre les femmes.

Les proches des victimes et les associations féministes réclament aujourd’hui une enquête publique complète pour mener jusqu’au bout le travail d’explication débuté maigrement par le rapport LePard, et permettre une prise en compte adaptée par la police des violences faites aux femmes.

Car Robert Pickton, dont la cruauté et l’étendue des crimes dépassent certes l’entendement, n’est pas un phénomène isolé. Selon l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC), les violences - allant jusqu’au meurtre - pesant sur les femmes des Premières Nations, sont loin de décroître [3]. Et des associations féministes commémoraient, le 18 août 2010, l’assassinat, dans le secret de la chambre d’un bordel, d’une jeune femme par un "client" prostitueur [4]. La tolérance généralisée dont bénéficient les agresseurs, en l’absence d’une riposte ferme et cohérente, continue de décimer les femmes.


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