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Relancer la croissance ? Une solution, la prostitution

janvier 2015, par Claudine Legardinier

On a la croissance qu’on peut. En ces temps de dette sans fond et d’économies en déroute, voilà que la prostitution et la drogue sont promues par l’Europe ultralibérale au rang de facteurs de richesse. À partir de septembre 2014, et à la demande d’Eurostat, agence de l’Union Européenne, les États-membres sont priés d’incorporer dans leurs comptes nationaux l’économie souterraine, c’est-à-dire les revenus générés par les mafias et les réseaux.

Argument invoqué, le souci d’équité. À titre d’exemple, la vente de cannabis et « l’industrie » de la prostitution, légales aux Pays-Bas, y dopent le Produit Intérieur Brut (PIB), de même que les hypermarchés du sexe allemands, par rapport à des pays comme la France où ces commerces sont hors-la-loi.

Cette nouvelle comptabilité est déjà intégrée dans des pays comme l’Italie, la Grèce, l’Espagne ou le Royaume Uni. Pour le moment, l’Insee [1] a déclaré refuser de s’y plier dans la mesure où les circonstances dans lesquelles s’effectuent ces activités (dépendance des consommateurs de stupéfiants, esclavage sexuel dans certains cas) ne permettent pas de considérer que les parties prenantes s’engagent toujours librement dans ces transactions [2]. La France tente de résister, mais jusqu’à quand ?

N’écoutant que le son du tiroir-caisse, la comptabilité européenne nous invite donc à lutter d’une main contre le proxénétisme et la traite et, de l’autre, à en comptabiliser avec gourmandise les bénéfices.

L’absurdité des choix idéologiques qui façonnent la comptabilité nationale trouve là son éclatante confirmation : accidents de la route et catastrophes écologiques y sont considérés comme facteurs de richesse (puisqu’ils créent des emplois pour réparer les dégâts) pendant que les activités altruistes – travail domestique gratuit et soins à autrui, assurés en priorité par les femmes et socialement dévalorisés – comptent pour rien. Comme le dit une plaisanterie un brin sexiste, si un homme épouse sa femme de ménage, il fait baisser le PIB (puisqu’un salaire disparaît). Désormais, comme le souligne avec dérision l’économiste Jean Gadrey [3], pour qui le PIB n’est rien d’autre qu’un truc de mecs, la nouvelle mesure l’encourage à la prostituer.

On imagine, sans rire, les comptes d’apothicaire qui vont présider aux calculs ! L’AFP relève ainsi, après avoir obtenu auprès d’Eurostat un texte se rapportant à l’estimation des activités illégales, qu’il fourmille d’équations, d’acronymes, de consignes sur la “valeur ajoutée brute” de la prostitution, les “consommations intermédiaires” comme la location d’un appartement par les prostituées, le “ratio de pureté” des produits stupéfiants et les “coûts de transport et de stockage” des narcotrafiquants. On aimerait assister aux opérations hardies qui permettront de lier un nombre de prostituées aléatoire à l’évaluation hasardeuse d’un nombre moyen de passes, le tout assorti d’une fourchette de prix...

La goutte d’eau prostitutionnelle qui fait déborder le vase ne pourrait-t-elle pas être enfin l’occasion de relancer le débat sur la dogmatique libérale dont le PIB est l’emblème ? N’est-il pas temps, plutôt, de remplacer des modes de calcul fondés sur l’anéantissement des individus par des indicateurs fondés sur le développement durable et le développement humain ? La santé, l’éducation, la participation à la vie politique, les liens sociaux, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’environnement ; des pistes que préconisait en 2009 le rapport Stiglitz pour mesurer avec plus de justesse, et de justice, le vrai bien-être et la vraie croissance.

Notes

[1Challenges, 23 mai 2014.

[2L’Insee a toutefois assuré qu’il prend bien en compte les revenus de la prostitution déclarés au fisc.

[3Alternatives économiques, blog de Jean Gadrey, 27 mai 2014.


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