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Valérie Létard, secrétaire d’Etat à la solidarité

mars 2009, par Claudine Legardinier

La prostitution fait partie intégrante des violences qui doivent être dénoncées.

Valérie Létard est secrétaire d’Etat à la solidarité auprès du Ministère du Travail, des Relations sociales, de la Famille, de la Solidarité et de la Ville, Brice Hortefeux.
Elle préside entre autres la Commission Nationale contre les violences faites aux femmes. Ses diverses responsabilités nous ont amené à lui demander un entretien sur la question de la prostitution. Elle a choisi de nous répondre par écrit.

- Vous avez mis en place le 2e plan de lutte contre les violences faites aux femmes en insistant sur la nécessité d’engager un travail global sur ces violences. Considérez-vous que la prostitution en fait partie ?

Le second plan de lutte contre les violences faites aux femmes (2008-2010) veut en effet agir de manière transversale en sensibilisant l’ensemble des acteurs de ce drame, non seulement la victime mais aussi son entourage, ses témoins encore trop souvent silencieux, et bien entendu la chaîne des professionnels du secteur médical et du secteur judiciaire. Interpeller l’ensemble de nos concitoyens pour favoriser une prise de conscience générale est indispensable. Je souhaite que ce travail de sensibilisation et de mobilisation se concentre sur la prévention. C’est en agissant en amont que l’on sera efficace y compris en matière de lutte contre la prostitution.

- La France est-elle encore abolitionniste quand la loi sur la sécurité intérieure de 2003 pénalise les personnes prostituées pour racolage et quand la prostitution invisible se développe dans l’indifférence générale (salons de massage, bars à hôtesse, Internet, etc.) ?

En France, le proxénétisme, même avec consentement, est condamné et nous devons tout faire pour éviter aux personnes prostituées d’être prises dans l’engrenage de la prostitution. Un accompagnement social et médico-social efficace est nécessaire. Le respect de la dignité de la personne humaine, la sécurité individuelle et collective sont les deux piliers de la politique française en la matière. En témoignent les dispositions du Code pénal ou celles du Code de l’action sociale et des familles qui prévoient la répression de la traite et du proxénétisme, la pénalisation des clients de prostituées mineures ou vulnérables, l’aide aux personnes prostituées ou en situation de risque, la protection et l’accompagnement social des victimes ainsi que la prévention des situations prostitutionnelles.

- Vous insistez sur la nécessaire sensibilisation de l’opinion publique. Seriez-vous prête à lancer une campagne traitant de la prostitution ?

Je veux que les actions de sensibilisation et d’information puissent se décliner au plus près de la population. Au-delà de la prise de conscience générale qu’elles sauront déclencher, ces actions engageront les femmes à ne plus subir la violence, à s’informer sur la manière d’y échapper en se faisant aider des pouvoirs publics et des réseaux associatifs. Ces actions se développeront sur les trois prochaines années de différentes manières selon la nature des violences que nous combattons, avec des supports qui auront vocation à être utilisés au sein des établissements scolaires et dans les lieux de vie tels que les maisons de quartier, les MJC, les clubs sportifs, les mairies, les bibliothèques…. La prostitution fait partie intégrante des violences qui doivent être dénoncées. Avec Xavier Darcos ministre de l’Education nationale, je veux mettre en place une Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes du 29 juin 2006 qui prévoit un ensemble d’actions sur les sujets violence et respect. C’est dès le plus jeune âge que nous devons agir. Avec Fadela Amara je souhaite aussi agir sur la prévention des comportements violents et sexistes des jeunes dans les quartiers difficiles. C’est par ces actions combinées que la banalisation de la prostitution peut être combattue. S’agissant d’une campagne nationale traitant de la prostitution dans leurs quartiers, je demanderai à la commission nationale de lutte contre les violences faites aux femmes de réfléchir à la pertinence de cette initiative qui pourrait se faire en partenariat avec les départements ministériels concernés et les associations spécialisées.

- Vous proposez une charte déontologique sur l’image des femmes dans les médias. Que peut-on envisager également face aux revenus que constitue de plus en plus la prostitution pour les médias et face à l’explosion du sexe commercial ?

Dans notre vie quotidienne où le visuel et l’audiovisuel prédominent, des images, des messages véhiculent des représentations humiliantes ou dégradantes pour les femmes. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel et le Bureau de vérification de la publicité contribuent déjà à lutter contre ces représentations. Mais il faut aller plus loin. J’ai confié à une professionnelle reconnue, Madame Michèle Reiser, membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel et réalisatrice, le soin d’animer une Commission de réflexion sur l’image des femmes dans les médias. Mme Reiser a réunir des professionnels de la publicité, de la radio, de la télévision, de la presse, d’Internet, du cinéma, experts venus de l’éducation nationale, du monde du droit, de la santé, du milieu associatif. J’attends de la réflexion collective de ce groupe des propositions concrètes pour agir sur les consciences par le biais d’une charte ou d’un autre outil, l’essentiel étant de s’attaquer directement à ce phénomène très préoccupant.

- Seriez-vous prête à cibler les « clients » prostitueurs ? Et éventuellement favorable, à terme, à une loi de pénalisation sur le modèle suédois ?

Les mesures de sensibilisation que j’indiquais participent de la prévention. Je crois que pour renforcer cette prévention nous devons, sans remettre en cause les fondements de notre dispositif national, prendre en compte toutes les expériences qui ont produit des effets positifs pour réduire la prostitution. Le modèle suédois, initié en 1999, est le résultat d’une politique antisexiste globale, notamment menée à l’école et dans le monde politique. La France adopte une démarche similaire à celle de la Suède en agissant très en amont auprès des jeunes pour mieux prévenir ces comportements. Je serai attentive aux conclusions qui seront présentées par la mission chargée d’évaluer les effets de la loi suédoise interdisant l’achat des services sexuels en vigueur depuis 1999.

- Sortir de la prostitution est un parcours du (ou plus souvent, de la) combattante. Quels moyens auriez-vous de faire avancer ce dossier ? Quels moyens réels pour les associations ?

Le renforcement des partenariats avec tous les intervenants à tous les niveaux est indispensable pour prendre en compte la complexité du problème : protection des victimes, difficultés sociales et risque d’exclusion des personnes prostituées, risques de santé publique, aide à l’insertion sociale et professionnelle, accès aux droits (ressources, santé, hébergement, logement,…). L’établissement d’une réelle coordination nationale est nécessaire à une politique globale afin de mieux prévenir la prostitution et la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. Ce point fera l’objet d’un groupe de travail spécifique au sein de la commission nationale contre les violences envers les femmes. Ainsi, un comité de pilotage national restreint, composé de représentants de l’ensemble des ministères concernés, piloté par le SDFE, sera mis en place avec le concours des principales associations spécialisées en la matière, comme le recommande l’article 35 de la convention Conseil de l’Europe sur la lutte contre la traite des être humains (CATEH) récemment ratifiée par la France.

- Vous êtes également en charge du dossier Handicap. Que pensez-vous de la proposition du rapport Nuss de fournir, en France, des accompagnatrices sexuelles aux hommes handicapés ?

Monsieur Marcel Nuss [1] déplore que la problématique de l’accompagnement sexuel ou érotique ne soit pas prise en compte en faisant référence aux pratiques de certains pays européens tels que les Pays-Bas, l’Allemagne ou la Suisse, etc…qui ont effectivement mis en place des dispositifs spécifiques [2].Comment un tel droit au sexe pourrait-il s’exercer en France ?

Les pays dans lesquels ce droit est reconnu associent les accompagnements mis en place à de la prostitution spécialisée. Ceci est impossible et impensable au regard de la loi française. Une telle évolution tendrait à faire passer notre pays d’un régime abolitionniste à un régime de type réglementariste. Ce n’est pas concevable. En revanche, cette proposition porte sur une question extrêmement délicate. J’ai demandé au Délégué interministériel aux handicapés de suivre de très près l’état d’avancement des réflexions en cours sur le sujet dans les réseaux associatifs. Je souhaite que le Mouvement du Nid soit étroitement associé à ces travaux qui doivent être menés avec l’ensemble des partenaires et acteurs concernés.

P.-S.

Publié dans Prostitution et Société, Numéro 159 / octobre - décembre 2007.

Notes

[1Marcel Nuss est écrivain. Personne handicapée, très dépendante physiquement, il vit à domicile et milite activement pour le développement de ce mode de vie.

[2À titre d’exemple en Suisse le métier d’assistant sexuel est inscrit dans le même registre que les prostituées, comme en Hollande où l’on parle de prostitution spécialisée. Lire également Handicap : accompagnement sexuel ou prostitution ?.


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