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Patric Jean, documentariste

janvier 2010, par Claudine Legardinier

Un acte sexuel sans désir et monnayé, que ce soit pour un homme ou pour une femme, me semble d’une violence immense.

Documentariste, Patric Jean ne craint pas les sujets chauds. Habitué des questions sociales et politiques, il a exploré les bonheurs et malheurs de l’immigration, la criminalisation de la pauvreté, le déterminisme social.

Aujourd’hui, il se lance dans un sujet qui ne manquera pas de faire polémique avec un film au titre sans ambiguité : La domination masculine. Ce film l’a poussé à écrire un Manifeste destiné aux hommes, qu’il est possible de signer sur son site. Un Manifeste qui place clairement la prostitution au nombre des violences faites notamment aux femmes.

- Comment, pourquoi, aujourd’hui, un film sur un pareil sujet ?

La question est révélatrice. Chaque fois que j’ai fait des films sur d’autres sujets, on ne m’a jamais posé cette question là. C’était légitime de faire un film sur l’immigration, sur la pauvreté, les inégalités, alors que l’inégalité entre les hommes et les femmes, c’est comme s’il fallait justifier le choix du sujet sur le plan biographique ou ne je sais quoi.

Si je m’y intéresse, c’est pour des raisons évidentes : parce que c’est aujourd’hui un problème majeur, une question politique essentielle. Si on veut s’intéresser aux questions de domination dans notre société, c’est quand même la plus importante. Quand j’ai commencé à travailler là dessus, il y a maintenant six ans, j’ai découvert que c’était une question qui n’était pas travaillée dans le cinéma documentaire sauf sous des angles pointus, les violences conjugales par exemple. En fait, ce rapport de domination en général ne semble plus intéresser personne dans le documentaire depuis vingt ans.

- Pourquoi cette absence de traitement ?

A cause de l’illusion de l’égalité. Et puis parce que c’est un sujet interdit pour les femmes, qui ont peur de passer pour des « féministes » avec ce que le terme comporte de dénigrant. Elles sont contraintes à l’auto-censure. C’est plus facile quand on est un homme. Du coup, ça intrigue. Tiens, c’est un homme qui dit ça ; quelqu’un du groupe dominant. Franchement, si j’avais été une femme, je n’aurais pas pu faire ce film.

- La sortie du film s’accompagne de la parution de votre Manifeste des hommes ? Comment a-t-il vu le jour ?

C’est la première fois que UGC distribue un documentaire. D’habitude, UGC distribue des fictions avec des stars qui vont sur les plateaux de télé et, pour le lancement, le tour est joué. Ici, c’est beaucoup plus compliqué.

Ils se sont mis dans l’idée de chercher un acteur pour parrainer le film, un homme qui aurait eu une parole féministe publique, mais ils ne l’ont pas trouvé. Je n’étais pas fan de cette idée. J’étais plutôt partisan de rédiger un texte très clair et de le proposer à la signature à des acteurs. J’ai donc mis le Manifeste sur le site et j’ai eu la surprise d’y voir rapidement deux cents signatures [1], deux cents hommes le plus souvent inconnus, qui sont venus spontanément. Maintenant, on va contacter des hommes connus, c’est important d’y voir les noms de gens qui ont une parole publique.

- Votre Manifeste affiche une position très claire sur la prostitution, dénoncée comme une violence…

Pour moi, c’est une évidence que la prostitution figure dans le texte même si je suis parfaitement conscient du fait que cette affirmation là va limiter le nombre des signatures. La prostitution, c’est une violence ; le geste, en lui-même. Je ne comprends même pas le débat ! Comment peut-on soutenir que la personne qui est prostituée ne subit pas quelque chose qui est de l’ordre de la violence ? Un acte sexuel sans désir et monnayé, que ce soit pour un homme ou pour une femme, me semble d’une violence immense.

J’ai rencontré des prostituées lors de tournages, de repérages sur de précédents films. Elles m’ont décrit à chaque fois le fin fond de l’enfer. Elles venaient clairement, pour la plupart, de milieux défavorisés, la question sociale est donc très claire là-dedans dans l’immense majorité des cas. Qu’on me présente une fille de la bourgeoisie qui choisit la prostitution si elle peut faire autre chose ? Ca n’existe pas.

Quand j’ai des discussions avec des hommes, je leur demande d’imaginer : vous êtes dans une chambre, une femme arrive, que vous n’avez pas choisie, quelle qu’elle soit, sans aucun désir, voire avec du dégoût, vous devez lui faire un cunnilingus. Puis au tour de la suivante. Au bout de combien allez-vous vomir ? Désolé, c’est cru mais c’est comme ça.

- Vous connaissez les arguments contraires… le fameux consentement ?

La question du consentement, on nous la ramène systématiquement… On nous parle d’étudiantes qui n’ont pas été victimes de violences, qui choisiraient d’être prostituées. Si vraiment certaines se font payer par des hommes avec qui elles auraient pu coucher même gratuitement, ce sont des cas limites, c’est tout à fait marginal ; y compris chez les étudiantes, ce n’est pas ça, y compris pour elles c’est une violence terrible.

J’ai relu récemment De la servitude volontaire de La Boétie… On sait ce que vaut bien souvent le consentement. Lors de films précédents, j’ai rencontré des gens dans la misère noire qui m’ont dit par exemple avoir choisi la pauvreté. Quand on relisait leur histoire familiale, on s’apercevait qu’ils étaient pauvres depuis cinq générations. Il y a évidemment un mécanisme psychologique, une protection qui fait qu’il est plus simple de se justifier soi–même, mais c’est un phénomène connu.

Ce qui est important, pour nous, c’est de ne pas nous placer sur un terrain qui pourrait faire croire que nous sommes puritains ou puritaines. Les pro-sexe jouent beaucoup de cette ambiguïté : libertinage, sexualité moderne, etc… Soyons clairs. La question n’est pas du tout la liberté sexuelle. Je n’ai rien d’un puritain. Je n’ai aucun tabou. Mais le sexe, ce n’est pas en échange d’un salaire. En fait, tout cela me paraît très simple. Je me demande pourquoi on en discute encore.

- Que pensez-vous de l’idée de pénaliser les « clients » ?

Je ne suis pas un spécialiste de la question de la prostitution. Je ne sais pas, je ne peux pas m’exprimer. Il faudrait réfléchir aux éventuels effets pervers pour les personnes prostituées elles-mêmes. Mais sur le plan idéologique, ça ne me choque pas que les clients soient pénalisés. Puisque c’est une violence qui est commise.

- Vous abordez sur votre site la question de l’accompagnement sexuel pour les personnes handicapées, une façon de légitimer la prostitution comme service de proximité ou thérapie indispensable…

La question des personnes handicapées, c’est le talon d’Achille. Pour légitimer la prostitution, il faut avouer que ce n’est pas bête ; ça ne peut que marcher médiatiquement. Personnellement, j’ai parlé avec une femme (d’ailleurs interviewée dans une émission de Daniel Mermet, Là bas si j’y suis, sur France Inter) opérée de la colonne vertébrale, et qui ne peut plus avoir de sexualité avec un partenaire ; pour elle c’est avant tout dans la tête, c’est fantasmatique ; elle s’est inventé une méthode sexuelle qui l’amène à l’orgasme ; elle est hostile à cette idée de « service sexuel » pour les personnes handicapées. Comme par hasard c’est une femme…

- Quelles mesures faudrait-il mettre en place selon vous pour faire reculer le recours à la prostitution ?

En première urgence, éduquer les petits garçons. Tout jeunes et notamment à l’adolescence. Il faut leur parler de la sexualité, défendre l’idée qu’on ne doit pas être obligé de la vendre. Il faut leur parler de la prostitution, de cette violence. Il ne faut pas avoir peur de parler crument, et d’expliquer que c’est une violence que d’être obligé de se séparer mentalement de son corps.

Combattre les clichés, ensuite : les fameux besoins sexuels masculins par exemple ; alors que, historiquement, on sait que d’autres époques ont tenu un discours inverse.

Jusqu’au 18e siècle, on pensait que c’était la femme qui avait une sexualité débridée. Dans toutes les cultures, on a toujours donné des aphrodisiaques aux hommes, en pensant que leur sexualité risquait d’être chancelante, et des anaphrodisiaques aux femmes, le contraire donc, pour prétendument calmer une sexualité dévorante. Il s’agit donc de croyances, de culture. _ En plus, il y a bien des hommes qui ont déjà une épouse, deux maîtresses et qui vont voir des prostituées. Ce n’est pas une histoire de besoin sexuel.

Notes

[11500 à l’heure où nous publions cet article.


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