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Michela Marzano, philosophe

décembre 2008, par Claudine Legardinier

Aujourd’hui, on prétend apporter une réponse à tout. Et dans la tentative de donner une réponse à tout, on n’entend plus le sens de la demande. En fait, on efface les problèmes.

Philosophe, Michela Marzano est chargée de recherche au CNRS. Elle a publié de nombreux livres, notamment sur le corps, la sexualité et la pornographie. A l’heure où des associations de personnes handicapées militent pour obtenir en France la création de services d’accompagnement sexuel, nous lui avons demandé de nous livrer ses réflexions…

- Comment réagissez-vous à l’idée d’instaurer un service d’accompagnement sexuel pour les grands handicapés au nom d’un droit à la sexualité ?

On doit pouvoir être libre de vivre sa sexualité. Mais le passage de la liberté au droit pose un certain nombre de problèmes. S’il y a droit d’un côté, il y a devoir de l’autre, devoir de satisfaire une exigence, un désir. Or, la sexualité peut avoir lieu, même sans sentiments, quand il y a désir réciproque de la part des partenaires. Quand on passe du langage de la liberté et du désir à celui du droit et donc du devoir, on est dans quelque chose que j’ai du mal à qualifier de sexualité. On entre dans le langage contractuel. Et j’ai du mal à penser que l’on peut appliquer le langage du contrat à la sexualité.

Contrairement au travail par exemple qui comporte un droit du travail, donc un devoir de donner aux gens la possibilité de travailler, la sexualité relève de la vie intime. Si on parle de devoir et de droit, on dépersonnalise une rencontre qui est personnelle. On transforme la sexualité en objet de consommation. Même s’il y a une demande, la réponse ne relève plus du désir mais de l’obligation. On sort du cadre de la sexualité.

- On nous dit que des personnes vont choisir librement cette activité, pour employer un mot que vous connaissez bien, elles vont « consentir »…

Oui et il est prévu une formation rigoureuse. On ne peut que s’étonner. Qu’est-ce que qu’une formation rigoureuse dans le cadre de la sexualité ? On va devoir se former comme s’il s’agissait d’une activité technique. On sort de la rencontre, de la spontanéité. De plus, effectivement, on emploie aujourd’hui à tort et à travers la notion de consentement. Je tiens à redire que le consentement est important parce qu’il permet de protéger les victimes quand il n’est pas là. Mais ici, il va justifier l’accès à un certain nombre d’activités dans le cadre contractuel. Est-ce que ce langage peut s’appliquer à la sexualité ? Peut-on transformer la sexualité en une activité pour laquelle il y aurait une formation, des conditions de travail ?

- Apportera-t-on finalement une réponse à la demande des personnes handicapées en instaurant ce type de service ?

La question de la sexualité est délicate pour ces handicapés qui sont en situation de fragilité. Eux aussi ont bien entendu envie de pouvoir rencontrer quelqu’un. Mais est-ce par le biais d’un service organisé par un tiers ? Va-t-on répondre à un désir de rencontre en voulant tout réduire à un cadre contractuel ? Il va y avoir une exploitation des personnes qui vont pratiquer cette activité mais aussi la réduction d’une demande qui va au-delà d’un geste à une simple suite de gestes. Il y a réduction de l’individu à un mécanisme comme s’il était une sorte de machine qu’il fallait de temps en temps ajuster ou faire marcher mieux. La condition humaine est plus complexe que cela.

Aujourd’hui, on prétend apporter une réponse à tout. Et dans la tentative de donner une réponse à tout, on n’entend plus le sens de la demande. En fait, on efface les problèmes. La question de la demande se pose chez les gens touchés par le handicap, mais aussi chez chacun de nous. Dans la demande qui est adressée à l’autre, il y a toujours une partie qui ne peut pas être satisfaite. Qui reste sans réponse. Parce qu’elle s’inscrit dans le désir, désir qui en tant que tel, ne peut pas être assouvi comme s’il s’agissait d’un besoin.

- On n’accepte plus le manque, la frustration ?

C’est un contexte général aujourd’hui : on veut la satisfaction immédiate des besoins, on prétend liquider le problème du désir. On ne supporte pas les failles, les incomplétudes, la finitude de la condition humaine. On approche de ce que Aldous Huxley dépeignait dans Le meilleur des mondes ; dès leur naissance, les nourrissons voyaient tous leurs besoins assouvis avant même que le désir puisse surgir. On est dans l’illusion que les problèmes seront résolus à partir du moment où il y aura une satisfaction immédiate. La question du désir traverse l’être humain de la naissance à la mort et c’est justement la question à laquelle il n’y a pas de réponse.

En même temps, c’est grâce au désir que nous pouvons traverser la vie, c’est ce qui, ne pouvant pas être assouvi, nous permet d’avancer, d’aller à la rencontre des autres, de mettre en marche des projets.

- N’est-on pas en train de se forger une bonne conscience à bon compte ?

Chacun de nous est en difficulté face à la souffrance. Comme celle que constitue le handicap. On voudrait la voir soulagée mais on ne peut pas soulager, par définition, toute souffrance. Et la souffrance fait partie de la vie. Le piège, c’est de faire croire qu’on pourrait effacer la souffrance là où on ne fait que la camoufler. De se mettre la conscience en paix en croyant que c’est résolu là où rien n’est résolu. Évidemment, il faut écouter la demande, essayer de la soulager dans la mesure du possible mais vouloir donner des solutions préfabriquées, c’est fermer d’emblée une possibilité d’écoute.

- On parle de formation, de métier, on opère un glissement, une promotion, de la prostitution vers le soin, la thérapie, la spécialité paramédicale…

Il s’agit d’un contexte plus général. On voit partout ces glissements sémantiques. On est dans le discours politiquement correct. On change les termes en pensant modifier la réalité. Mais en changeant les termes, on ne modifie pas la réalité, on la camoufle. On fait entrer beaucoup de choses dans le domaine du soin, du care pour pouvoir justifier une démarche. On invoque des compétences. Le langage du management envahit tous les domaines de la vie. Il réduit les individus à une série de compétences évaluables du point de vue quantitatif. Il y a une perte de complexité de la vie humaine, des relations, une déshumanisation du rapport à l’autre, tout ce qui est de l’ordre du qualitatif.

Le piège du langage est très important. Klemperer [1] a bien montré comment le nazisme a banalisé des comportements grâce à l’utilisation du langage. Les mots peuvent être un poison. On les avale à petites doses sans se rendre compte qu’on est empoisonnés.

- L’influence de la pornographie, son usage dans les institutions, influencent peut-être la demande des personnes handicapées…

La question de la demande est très importante. Dans quelle mesure en effet ne la fabrique-t-on pas ? Par ailleurs, il est à noter qu’une porno particulière fait son apparition. Elle utilise des personnes qui souffrent d’un handicap. D’un côté, on veut donc soulager les gens qui souffrent d’un handicap, de l’autre, on les instrumentalise pour alimenter l’industrie pornographique.

- Vous avez évoqué la question de la prostitution dans certains de vos livres. Où vous situez-vous dans le débat d’aujourd’hui ?

Je me situe comme abolitionniste mais je ne suis pas très favorable à la pénalisation des clients. Je suis du côté de l’éducation ; il faut changer les discours, mieux nommer les choses. J’ai peur du recours à la répression et du risque de stigmatisation. Je crains une confusion entre responsabilisation et pénalisation. Il me semble difficile de passer du client comme justification de la prostitution au client comme criminel.

Nous sommes dans une société schizophrène qui parle en même temps en termes de consommation et en termes de criminalisation. Pour avoir des résultats, il faut du temps, il faut déconstruire le langage et comprendre la complexité de la réalité. Et bien sûr mettre en place des lois pour protéger les personnes en situation d’exploitation. Il faut expliquer en profondeur. On n’achète pas le corps de l’autre est une norme éthique mais elle n’a pas forcément, selon moi, à avoir de traduction juridique. Mais je peux évoluer sur cette question.

- Avez-vous le sentiment que vos analyses, notamment sur la pornographie, commencent à être mieux reçues ?

La situation évolue. Il y a dix ans, les positions étaient polarisées, le dialogue était impossible entre, en gros, les réacs que l’on nous accusait d’être, et les libertaires. Il reste d’ailleurs un petit groupe d’intellectuels qui tiennent encore un discours ultra libertaire et une France profonde qui ne veut même pas entendre parler de pornographie ni de prostitution, qui ne veut pas voir.

Les uns considèrent que les individus ne sont pas pris dans la fragilité, les processus de domination et de violence et qu’ils sont libres de tout faire, les autres sont dans un surmoi tout puissant censé dire ce qui est bien et ce qui est mal.
Dans les deux cas, la réalité disparaît au profit d’une construction idéale du monde et c’est toute la complexité qui passe à la trappe.
Quand on se polarise sur les extrêmes, la pensée critique ne peut pas se développer.

Mais on commence à pouvoir entendre des choses plus nuancées. Et l’intérêt grandit pour ces questions de la part des professionnels de la sexualité, des personnels soignants ; il y a une prise de conscience du désarroi des adolescents. Même les médias sont en train de changer. Un journaliste de Libé qui m’a contactée récemment a parlé de l’impératif pornographique. De la part de Libé, c’est nouveau !

On commence à se rendre compte que les libertaires sont surtout dans une logique de néo-libéralisme du point de vue économique, que leur position aboutit, pour la pornographie comme pour la prostitution, à défendre la liberté des plus forts aux dépens des plus faibles. La gauche commence à s’apercevoir que c’est une impasse.

P.-S.

Publié dans Prostitution et Société, Numéro 160 / janvier - mars 2008.

Notes

[1Philologue et écrivain, Victor Klemperer est l’auteur de Lingua Tertii Imperii, la langue du Troisième Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, [1947] 1996, ouvrage décrivant la formation de la novlang nazie et son utilisation par les services de propagande. Lire également :Le poids des mots, le choc de l’idéologie.


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