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Damjan Kozole, réalisateur du film "Slovenian Girl"

février 2011, par Claire Quidet

J’ai décidé d’aborder un aspect différent, celui d’une jeune fille ordinaire, qui pourrait être ma sœur ou ma fille, une étudiante qui se prostitue sans véritable raison apparente.

À lire sur ce site, la critique de Slovenian Girl.

- Qu’est-ce qui vous a donné envie d’aborder dans un film le thème de la prostitution ?

Un de mes précédents films, Spare Parts (Pièces détachées, allusion cynique au trafic d’organes NDLT) sur l’immigration clandestine abordait le thème des trafics d’êtres humains. Suite à cela, j’ai eu envie de faire un film sur la traite à des fins de prostitution dans les Balkans. Je me suis beaucoup documenté, j’ai rencontré des associations comme la vôtre. J’ai découvert l’extrême violence des réseaux dans les Balkans, c’est terrifiant, vous ne pouvez pas imaginer. Je voulais tourner dans plusieurs pays, mais cela n’a pas pu se faire faute de financement.

Du coup, après tout ce temps, j’ai eu envie de changer de point de vue, et j’ai décidé d’aborder un aspect différent, celui d’une jeune fille ordinaire, qui pourrait être ma sœur ou ma fille, une étudiante qui se prostitue sans véritable raison apparente. Je voulais sortir des éternels clichés sur les raisons qui poussent à la prostitution : misère, problèmes sociaux, petit copain proxénète... même si tout cela est sans doute vrai.
Mais plus qu’un film sur la prostitution, ce qui m’intéressait, c’était de faire une étude de caractère, à propos d’une jeune fille comme tout le monde, que rien ni personne n’oblige à recourir à la prostitution. Rien d’autre que la cupidité.

- Vous dites qu’elle est vénale. C’est vraiment comme ça que vous la voyez ?

Elle n’a aucun questionnement moral en ce qui concerne cette activité. Elle vit sa vie d’étudiante, et puis elle va à ses rendez-vous avec des clients dans les hôtels, et elle se déconnecte. Comme si elle passait en pilote automatique.

Au cours de mes recherches, j’ai rencontré des jeunes femmes prostituées. L’une d’entre elles venait d’une famille aisée et ne manquait de rien. Elle m’a dit que son père avait refusé de lui payer son permis de conduire, alors elle s’y est mise juste pour ça. C’est ça qui m’a intéressé. La facilité avec laquelle certaines jeunes filles envisagent cette solution, sans que cela semble leur poser problème. Elles n’ont aucun frein moral. Et ma Slovenian Girl pourrait tout aussi bien être polonaise, française...

Mais je pense voir où vous voulez en venir. Et c’est vrai qu’Aleksandra est aussi quelqu’un de fragile, vulnérable. Elle ne veut pas de la vie qu’ont vécue ses parents. Un de mes amis psychanalyste m’a dit qu’elle souffrait de dépression.

- Malgré son côté "loser", on éprouve de la sympathie pour le père d’Aleksandra. Mais dans l’ensemble, les hommes n’ont pas le beau rôle dans votre film.

Mais c’est assez proche de la réalité, non ?

Là encore, j’ai voulu éviter les stéréotypes concernant les clients d’Aleksandra. Et j’ai situé le film pendant la présidence slovène de l’union Européenne, ce qui m’a permis de mettre en scène des étrangers de passage.

En discutant avec de jeunes femmes prostituées, j’ai été surpris, comme je vous le disais, par le fait qu’elles ne se posaient pas de limite sur le plan moral. Une de leur principale crainte en revanche était de tomber sur un ami de leurs parents, car Ljubliana est une petite capitale. D’où la scène avec le copain du père.

- Faites-vous le lien entre cette prostitution que vous décrivez et la transition économique vers l’économie de marché ?

Bien sûr, la transition vers le capitalisme a été difficile pour la Slovénie. Et quant on part d’assez bas, cela rend la population d’un pays d’autant plus vulnérable.

Mais pour moi, cela n’explique pas tout. C’est aussi une question d’état d’esprit. Je pense que dans toutes les situations il y a toujours plusieurs solutions, une autre voie possible.

Aleksandra semble détachée, elle mène ses deux vies en parallèle. Mais on la voit aussi empêtrée dans ses mensonges, seule dans son appartement, le regard vide...

Et au bout du compte, la facture est salée. Je suis convaincu que cette voie-là est la plus difficile et la plus douloureuse.


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