dernière mise à jour ¬ 22/05/17 | lundi 22 mai 2017 | je m'abonne | sommaires

David Charmatz, procureur au TGI de Narbonne

septembre 2016, par Claudine Legardinier

Désormais, nous pouvons également agir sur les clients, qui sont des acteurs-clés.

Quelques mois ont passé depuis la publication de la loi du 13 avril 2016 au Journal officiel. A notre connaissance, plus de 200 interpellations de "clients" prostitueurs auraient eu lieu depuis l’entrée en vigueur de la loi. A Narbonne, le procureur Charmatz a choisi d’agir vite. Son maître mot, la pédagogie.

- La nouvelle loi vous semble-t-elle aller dans le bon sens ?

La réponse est oui. Nous sommes concernés depuis des années par une prostitution en zone rurale entre Béziers et Narbonne : des Roumaines, des Bulgares et exceptionnellement des Nigérianes. Il y a une plainte récurrente des éluEs locaux qui déplorent l’image désastreuse et les conditions de vie déplorables de ces femmes, et qui ont donc pris des arrêtés d’interdiction. Nous avons mené une lutte sévère contre les réseaux, en démantelant notamment un important réseau où les proxénètes, dont certains ont pu être amenés de Roumanie, ont été condamnés à des peines très lourdes.
Désormais, nous pouvons également agir sur les clients, qui sont des acteurs-clés. Et la suppression du racolage est une bonne chose ; d’ailleurs, il n’était plus réprimé. Je vois d’autres dimensions intéressantes à cette loi : l’aide aux personnes prostituées, la lutte contre les réseaux et le statut prévu pour les personnes étrangères.

- Comment se déroulent les interpellations des « clients » ?

Nous avons lancé très vite des opérations de contrôle et de verbalisation. Une cinquantaine d’hommes ont été interpellés depuis mai dernier par la gendarmerie. Et nous comptons lancer une nouvelle action prochainement. Contrairement à ce qui a pu être dit, la loi est tout à fait applicable ! Il y a deux cas de figure : soit l’homme reconnaît les faits et il vient au tribunal dans le cadre d’une ordonnance pénale ; il a un délai pour payer l’amende (de 250 à 300 €, ce qui est assez indulgent mais nous sommes le 3e département le plus pauvre de France) ; en réalité, il paye rapidement pour ne pas avoir de rappel du Trésor Public et que l’affaire ne s’ébruite pas, la plupart étant des hommes mariés. Soit il nie et soutient qu’il a abordé la jeune femme pour demander son chemin, et il est renvoyé devant le Tribunal de Police ; il préfère alors reconnaître les faits, toujours pour des raisons de discrétion…

- Prévoyez-vous par la suite des stages de sensibilisation ?

On est sur du contraventionnel, donc des actions rapides et efficaces. Les stages sont lourds à mettre en place et un peu délicats : est-ce une bonne idée de mettre ensemble des clients ? Nous ne voulons pas stigmatiser ces hommes, ni spécialement leur faire honte. Un des grands moyens d’action est plutôt la pédagogie. Il faut faire connaître la loi. Une opération de communication est prévue prochainement sur le modèle de l’excellente campagne d’affiches menée à Paris durant l’été. Il faut amener ces hommes à réfléchir. Nous allons opter pour une procédure pas trop lourde à mettre en œuvre : des documents pédagogiques leur seront remis, l’un en amont des poursuites, émanant de nos services de justice, l’autre en aval, du Mouvement du Nid.

- Croyez-vous à l’efficacité de telles mesures ?

Il me semble que cette loi sera relativement dissuasive. La gendarmerie a fait un état des lieux lors de sa mise en place et nous en mesurerons les effets dans quelque temps de même que le taux de récidive. Certes, pour le moment, nous agirons sur la prostitution visible mais la clientèle devrait s’en trouver globalement réduite. Notre but est que les réseaux sentent que l’affaire n’est plus rentable… Il restera malheureusement le problème des politiques des pays voisins. La loi actuelle ne nous permet pas de poursuivre un homme qui se rend dans les bordels espagnols de la Jonquère, ce qui est devenu le hobby de jeunes (et de moins jeunes) qui n’ont conscience ni de la réalité que vivent les femmes prostituées ni de leur propre dignité. On peut espérer que le travail que nous entreprenons contribuera à les faire évoluer.


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