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La sexualité, un loisir colonisé par le travail ?

mai 2011, par Irène Pereira

Chargée de cours en sciences politiques à Paris Dauphine, Irène Pereira est une chercheuse engagée. Féministe, anarchiste, syndicaliste, elle a abordé le thème de la prostitution à la librairie Barricade, à Liège, le 22 février 2011. Nous proposons ici l’essentiel de la réflexion qu’elle a livrée à cette occasion : un point de vue original autour de la question du travail et du loisir.

Le problème est de savoir si nous devons en tant que féministes revendiquer le fait que la prostitution devienne une profession reconnue légalement (position réglementariste) ou au contraire lutter pour l’abolition du système prostitutionnel (position abolitionniste) de la même façon que nous luttons pour l’abolition du système capitaliste ?

Je vais donner mon avis à la fois en tant que militante féministe luttant pour les droits des femmes, militante anarchiste attachée à la libération sexuelle, et militante syndicaliste révolutionnaire luttant contre l’exploitation économique des prolétaires.

Replacer la question dans le cadre d’une analyse du travail

D’un point de vue syndicaliste, je voudrais poser la question de la prostitution dans le cadre d’une réflexion sur le travail et le loisir et de leur devenir dans le système capitaliste.

Ma thèse est la suivante : le système capitaliste essaie de transformer en travail tout ce qui peut être pour lui source de profit. De manière générale, les systèmes d’oppression tendent à opérer des renversements entre ce qui devrait être de l’ordre du loisir et ce qui devrait être de l’ordre du travail. Il m’apparait au contraire important que nous défendions une distinction claire entre travail et loisir.

- Qu’est ce que le travail (au sens de l’anthropologie philosophique) ?

C’est une activité socialement nécessaire pour assurer la survie d’une communauté sociale. Cela signifie deux choses : 1) le travail est une activité qui est de l’ordre de la contrainte : une communauté ne peut pas s’en passer sous peine de ne pas pouvoir assurer sa survie ; 2) en ce sens le travail est la condition économique de l’appartenance au pacte social (citoyenneté économique).

En contrepartie de son travail, l’individu a le droit d’accéder aux biens produits par cette société.

Au travail, toujours au sens d’une anthropologie philosophique, s’oppose le loisir.

- Qu’est ce que le loisir ?

Le loisir désigne une activité qu’un individu effectue pour son plaisir, non contraint par la nécessité de participer à la survie de la société. C’est une activité qui a sa fin en elle-même.

Une lutte importante du syndicalisme révolutionnaire a été de faire reconnaître, au sein du système capitaliste, que le patron ne devait pas seulement verser un salaire qui permette au travailleur de reproduire sa force de travail, mais également lui assurer des loisirs, c’est-à-dire un temps non-contraint.

Or, les systèmes d’oppression — le capitalisme, l’État ou le patriarcat — transforment le loisir en travail et le travail en loisir. En voici plusieurs exemples, dont celui de l’activité prostitutionnelle.

Les tâches ménagères et l’éducation des enfants : un exemple de transformation de travail en loisir

L’un des apports des féministes matérialistes est d’avoir montré qu’il y avait des activités qu’effectuaient les femmes et qui en réalité n’étaient pas du loisir, mais du travail, même si elles ne recevaient pas de salaire : tâches ménagères, éducation des enfants… sont des activités nécessaires à la survie de la collectivité. Elles ont ainsi montré qu’il y avait une exploitation du travail de la classe de sexe des femmes au profit de la classe de sexe des hommes.

En France, les 35h ont permis aux hommes de récupérer du temps de loisir en plus et aux femmes du temps de ménage en plus. C’est donc un vrai enjeu féministe de faire reconnaître socialement ce temps comme du travail et non comme du loisir. Cela ne veut pas dire qu’il s’agit de verser un salaire aux femmes pour ces tâches, mais de lutter pour un véritable partage du travail domestique entre hommes et femmes.

La prostitution : un exemple de transformation du loisir en travail

Un des enjeux des luttes féministes a été et est encore de se battre pour que la sexualité puisse être, pour les femmes, de l’ordre du plaisir et non de la contrainte ; de faire en sorte que la sexualité des femmes n’ait pas uniquement pour fin le plaisir des hommes ou la reproduction de l’espèce, mais leur propre plaisir.

Or qu’est ce que la prostitution ? Une activité par laquelle une personne vend une prestation sexuelle pour assurer sa subsistance.

Lutter pour faire reconnaître la prostitution comme travail, ce serait alors :

1) Lutter pour faire de la sexualité non plus une activité tournée vers le plaisir, mais une activité de subsistance, c’est-à-dire de l’ordre de la contrainte.

2) Renforcer ce mouvement général de transformation d’activités de travail en loisir ou d’activités de loisir en travail au profit des intérêts de certaines classes d’individus contre d’autres.

Ainsi, certaines personnes au nom d’arguments d’apparence humanistes revendiquent la mise en place d’un service public du sexe pour les personnes handicapées. Leur argument consiste à affirmer que la sexualité est un besoin vital et qu’il y aurait donc un droit à la sexualité.

En même temps, ces personnes affirment que les prostituéEs ou les personnes qui assureraient ce service le feraient par choix. Mais lorsqu’on leur demande pourquoi il ne s’agirait pas de bénévolat, elles répondent que si c’était le cas, ces personnes n’assureraient pas ce service. De ce fait, elles reconnaissent que les personnes qui assurent un service sexuel tarifé ne le font pas librement, mais de manière contrainte.

Or pourquoi ledit « droit à la sexualité des personnes handicapées » serait-il supérieur au droit à une sexualité qui soit un plaisir pour les personnes qui effectuent des prestations sexuelles ?

De manière générale, il me semble que les personnes qui cherchent à faire de la prostitution un travail reconnu juridiquement se trompent de combat à deux niveaux. D’une part, elles font sans s’en apercevoir le jeu du capitalisme en permettant à ce système économique d’investir plus pleinement ce marché (développement des Eros Centers). D’autre part, elles luttent pour la colonisation par le travail de champs de l’activité humaine qui ne relèvent pas du travail.

Ce phénomène de transformation du loisir en travail et du travail en loisir est à mon avis une tendance générale nuisible à l’épanouissement des individus et dont je vais prendre d’autres exemples :

- Le sport professionnel : le système capitaliste, afin de générer le maximum de profit, a transformé le football en une activité professionnelle. On se retrouve ainsi avec des footballeurs payés plus cher que des médecins et les valeurs du sport se trouvent bien mises à mal.

- Le bénévolat : à l’inverse, un certain nombre d’activités qui sont nécessaires socialement, tendent à n’être plus prises en charge par des services publics et à ne plus constituer un travail, mais à être confiées au bénévolat et au milieu associatif (exemple, les oeuvres caritatives).

- L’activité : certaines personnes soutiennent qu’il n’y aurait plus aujourd’hui de différence entre le travail et le loisir, mais une seule catégorie qui serait l’activité. Le système capitaliste fait croire aux gens que, lorsqu’ils travaillent pour réaliser du profit, c’est du loisir ; ou il colonise leur temps de loisir en disant qu’il n’y a plus de différence entre les deux (exemple, le télétravail).

Conclusion

Le débat sur la prostitution constitue un véritable enjeu quant au type de société que nous voulons.

Plutôt que de me battre pour la reconnaissance du métier de prostituéE, je fais le choix de lutter pour des droits sociaux pour tous/toutes comme le droit au logement, à la formation, à un salaire socialisé dans la société capitaliste actuelle. Mais plus fondamentalement, je lutte pour que les travailleurs se réapproprient le contrôle de l’organisation de la production et du travail afin qu’ils déterminent collectivement les activités qui relèvent du travail et celles qui relèvent du loisir, non pas en fonction de la recherche du profit, mais bien de l’utilité sociale et de la recherche de l’épanouissement individuel.

Dans ce cadre, je lutte pour que la sexualité devienne pour tous un loisir et non un travail.


Complément apporté par Irène Pereira

Dans le texte de cette intervention orale, je me suis appuyée sur un texte de Marx, tiré du Capital (Livre III), pour distinguer entre une sphère du travail qui serait de l’ordre de la nécessité et une sphère du loisir qui serait désintéressée.

Il faut néanmoins relativiser cette distinction, qui n’a en réalité de sens que dans une société où le travail est aliéné. Toute activité humaine est en réalité une activité qui a son impulsion dans un besoin vital et ce n’est que par illusion que nous pensons qu’il peut exister des activités désintéressées.

Néanmoins, que ce soit dans une société où le travail est aliéné ou dans un société où il ne l’est pas, il existe des activités qui ne sont pas du travail, c’est le cas de la sexualité. Marx dans les Manuscrits de 1844 décrit ainsi ce type d’activité dans le cadre d’une société où le travail est aliéné :

On en vient donc à ce résultat que l’homme l’ouvrier n’a de spontanéité que dans ses fonctions animales : le manger, le boire et la procréation, peut-être encore dans l’habitat, la parure, etc., et que, dans ses fonctions humaines, il ne se sent plus qu’animalité : ce qui est animal devient humain, et ce qui est humain devient animal. Sans doute, manger, boire, procréer, etc., sont aussi des fonctions authentiquement humaines. Toutefois, séparées de l’ensemble des activités humaines, érigées en fins dernières et exclusives, ce ne sont plus que des fonctions animales.

Cela signifie donc que dans une société où le travail n’est plus aliéné, ces activités elles-mêmes se transforment pour devenir également des activités plus authentiquement humaines. Mais d’un point de vue anthropologique, elles ne sauraient aucunement constituer un travail.


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