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« Aidant sexuel » pour les personnes handicapées. L’offensive se précise

décembre 2010, par Comité de rédaction

Alors qu’un député UMP, Jean-François Chossy, prépare une proposition de loi visant à créer en France un statut "d’aidant sexuel", l’offensive des associations et de certains experts qui s’y montrent favorables ne faiblit pas. Le 26 novembre 2010, s’est ainsi tenue à la Mairie de Paris un colloque intitulé Handicap, affectivité, sexualité, dignité, organisé par Véronique Dubarry, adjointe au Maire de Paris en charge des personnes en situation de handicap, et Ryadh Sallem, président de l’association CQFD. L’occasion, pour de nombreuses associations féministes, groupées derrière FDFA, association de femmes handicapées, d’exprimer leur inquiétude et d’alerter les participant-e-s.

La solennité du lieu, la Mairie de Paris, le parrainage du colloque par Marcel Nuss, plurihandicapé qui milite depuis plusieurs années en faveur de la reconnaissance de l’accompagnement sexuel pour les personnes gravement handicapées, ne pouvait qu’alerter les associations et personnes qui refusent de voir instaurer en France, sur le modèle suisse ou néerlandais, des « services » qui leur semblent constituer une parfaite entrée pour la dépénalisation du proxénétisme et l’instauration d’un statut de « travailleur-se sexuel-le ».

Au vu du programme du colloque, et à l’initiative de FDFA (Femmes pour le dire Femmes pour Agir), association de femmes handicapées dirigée par Maudy Piot, une lettre ouverte, signée par 18 associations et une centaine de personnes, a donc été adressée aux organisateurs, Véronique Dubarry et Rhyad Sallem.

Créer ces “services” serait officialiser les rapports sexuels tarifés, définition même de la prostitution qui, en cette année Grande Cause 2010, est pourtant clairement intégrée aux violences faites aux femmes, indiquait la lettre qui refusait le recours à un service marchand qui reviendrait à consacrer la prostitution, désormais assortie de formations, au titre de “service à la personne”.
Un lendemain de 25 novembre, journée nationale contre les violences faites aux femmes, concluait-elle, nous tenons à rappeler que nous refusons toute banalisation de la prostitution (même rebaptisée d’un nom consensuel), contradictoire avec la lutte contre les violences et pour l’égalité entre les femmes et les hommes.

La journée a bien entendu proposé des éclairages intéressants sur la sexualité des personnes handicapées et les difficultés qu’elles rencontrent : éducateurs démunis, manque de formation des personnels sur la question, double souffrance des personnes homosexuelles… Comment ne pas être favorable à de nombreuses idées progressistes qui seraient à mettre en œuvre pour aider les personnes handicapées, en institution ou ailleurs, à vivre leur sexualité ? D’abord en libérant la parole comme y invite Sheila Warembourg, diplômée en sexologie.

L’accompagnement sexuel n’est qu’un aspect, a-t-il été dit, d’un ensemble de mesures et d’initiatives. Certes. Mais cet « aspect » aurait des répercussions graves et il serait trop facile de le repousser dans les coins sombres où beaucoup aimeraient le dissimuler.

Le mot « prostitution » a d’ailleurs bel et bien été prononcé au cours de la journée, comme celui de « proxénétisme » ; la loi française sur le proxénétisme est en effet l’obstacle essentiel à la mise en place de ces « services ». Il ne s’agit donc pas d’un point de détail.

Les intervenant-e-s, présentés comme des experts, ont manifestement pris soin de peser leurs mots. Il a été question d’une réponse parmi d’autres, réponse qui ne s’adresserait qu’à un petit nombre de personnes. Michel Mercier, directeur du département de psychologie de l’Université de Namur, a rejeté toute tentation de céder à un simple acte de consommation et a invité à la prudence. Jean-Baptiste Thierry, juriste de l’Université de Nancy, s’est interrogé sur la légitimité de « l’accompagnement sexuel » au regard de la loi. Une chambre d’hôpital ou d’institution pourrait-elle constituer un espace privé ? L’assistance sexuelle pourrait-elle entrer dans les prestations de compensation du handicap ? Il n’a pas conclu.

Un aidant sexuel, Pascal Prayez, qui exerce en France mais sans se faire rémunérer, une militante, Catherine Aghte Diserens, « sexo-pédagogue » et présidente du SEHP suisse (Sexualité et Handicap Pluriels), très engagée pour la reconnaissance de l’accompagnement sexuel sur le modèle de la Suisse Romande, ont décrit, dans leurs interventions, une fonction qui tient du sacerdoce.

Comme toujours, aucune perspective de genre n’a été posée. Hommes ou femmes, il est question des personnes handicapées comme si leur appartenance à un sexe ou à l’autre n’avait pas de conséquences. Il n’est pourtant pas indifférent d’être homme ou d’être femme face à une telle problématique. Comme Marcel Nuss nous l’indiquait d’ailleurs dans l’interview qu’il nous avait accordée, pour l’instant, oui, la demande exprimée est essentiellement masculine.

Enfin, aucune intervenant-e n’a été en mesure de poser les questions éthiques, philosophiques liées à la création de ces « services », aucune analyse de fond n’a été engagée sur la « dignité » tant évoquée. L’objet du colloque était une fois encore cantonnée au « comment faire ».

A la clôture des travaux de la matinée, le président du Mouvement du Nid, Jacques Hamon, est intervenu depuis la salle. Sans esprit polémique, et en saluant le travail remarquable effectué par beaucoup de participants au colloque auprès des personnes handicapées, il a tenu à rappeler qu’il parlait lui aussi au nom d’un courant d’experts et d’associations et que ces dernières s’inquiètent des conséquences qu’aurait, sur l’ensemble de la société, la mise en place de tels « services d’accompagnement sexuel » en France.

Nous sommes solidaires des personnes handicapées, a-t-il dit, mais nous refusons que les réponses apportées aux questions de sexualité reposent sur un acte commercial. Pour lui, de la même manière que les choix faits par la société ont des conséquences sur le monde du handicap, les choix en matière de handicap ont des conséquences sur l’ensemble de la société. Il a conclu en insistant sur le fait qu’une dépénalisation du proxénétisme serait une catastrophe, en particulier pour les femmes et pour les jeunes.

Affaire à suivre, donc. D’autres échéances sont à venir et la proposition de loi en cours mérite d’être surveillée de près. A priori, l’accompagnement sexuel ferait partie de la prestation de compensation du handicap et pourrait, à ce titre, bénéficier d’une prise en charge par la société. Le Mouvement du Nid, de même que l’association FDFA, ont d’ores et déjà alerté le député Chossy sur les conséquences d’un tel changement législatif:un « droit opposable à la sexualité » ?

nota bene :
On notera que Jean-Michel Carré, auteur du documentaire Les travailleuses du sexe, travail militant pour la reconnaissance de la prostitution comme métier, s’apprête à sortir un nouveau volet sur l’accompagnement sexuel pour les personnes handicapées. Comment dire plus clairement que les deux projets sont intimement liés ?


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