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Le crieur de nuit, un roman autobiographique de Nelly Alard

mars 2014, par Christine Laouénan

À la mort de son père, un tyran domestique qui terrorise sa famille, une jeune fille retrouve le goût de vivre.

Quand les écrits permettent de briser le cycle infernal de la violence psychologique subie durant l’enfance... Dans ce magnifique roman d’inspiration autobiographique, la narratrice dénoue le drame sans fin dont elle a été victime. Elle se défait des injonctions récurrentes du père qui l’ont conduite à s’auto-détruire. À force de s’entendre traiter de putain, de moins que rien, elle a longtemps estimé subir le sort qu’elle méritait.

Dans les légendes bretonnes, le crieur de nuit est un esprit torturé en forme de géant, qui hante la lande et dont il ne faut à aucun prix croiser le regard.

Le crieur de nuit, dans le roman de Nelly Allard, est le père qui vient de décéder : Tu es mort. Enfin, s’exclame avec soulagement la narratrice qui a subi, durant toute son enfance, la violence du père. 
Non pas la violence des coup qui laissent des traces, mais une violence plus sournoise, plus subtile qui sauve les apparences car la famille, c’est sacré.
Cette violence, c’est celle des mots dont un enfant ne mesure pas toujours bien la portée.

Tu me traitais de putain. Pas la peine de dire le contraire, tu me disais putain, je m’en souviens, tu parles. Tu disais putain, salope, ce sont les mots que tu employais. Et pouffiasse, aussi. Ce n’est pas grave, ça ne me gênait pas vraiment, je ne savais pas ce que ça voulait dire.

Le jour où la narratrice, devenue étudiante, est en mesure de comprendre la portée de ces injures, elle est déjà en révolte contre ce tyran domestique qui fait régner la terreur au sein de sa famille.

Un jour au téléphone, tu t’es mis à crier : “Mais comment est-ce que tu te débrouilles pour manger, tu fais la pute ou quoi ?” Et ce jour-là, je savais bien ce que ça voulait dire, et ce jour-là, j’étais contente de ta rage.

Des injonctions verbales qui peuvent forger un destin

La jeune fille a été victime des injonctions récurrentes de son père, de ces paroles destructrices qui peuvent tracer un destin. A force de s’entendre dire que l’on n’est rien, on finit par le penser.

Certes, elle n’est pas devenue prostituée.
Mais non, je n’étais pas devenue putain, finalement. J’avais bien essayé une fois, pour voir, mais ça ne m’avait pas plu. Je n’avais pas la vocation.

En revanche, la narratrice trouve des façons plus commodes de gagner [sa] vie. Je me suis contentée d’être une fille facile, une Sophie couche-toi-là qui n’ose jamais dire non, prête à s’allonger sans manières en échange d’un regard tendre et de quelques mots d’amour.

Une atmosphère destructrice

Comme toutes les victimes de violences psychologiques, la jeune femme minimise la gravité de ce qu’elle subit il y a des gens dont le père est un serial killer. Ou un nazi. Il y a des enfants violés, ou battus. On ne va pas se lamenter.

Aussi, cette victime se sent coupable et intériorise un profond sentiment d’inutilité, de manque de valeur.

Tu ne nous as jamais frappés, mais tu m’as appris la peur, le doute, la sensation au fond de moi que tout se désagrège et s’effrite, la terreur constante de sentir le sol se dérober sous mes pieds. Jamais en ta présence, je n’ai eu le sentiment de la terre ferme. C’était ce que tu voulais, sûrement.

Une mise en actes de la violence subie

La narratrice apprend ainsi à anesthésier ses émotions pour ne pas réactiver la souffrance subie durant l’enfance. À dix-huit ans, elle parcourt l’Europe seule en auto-stop.
Quand je me suis finalement fait violer, je n’en ai pas fait un drame. Je me suis dit que je ne l’avais pas volé…. 
Habituée à se sentir coupable d’être victime, la jeune fille banalise l’événement.
De retour chez moi, j’ai pris une douche, je suis allée quelques jours plus tard à l’hôpital faire une prise de sang, et j’ai repris ma vie comme si de rien n’était.
Cette violence subie est tellement intériorisée que la victime s’auto-détruit : J’ai juste arrêté de manger pendant quatre ou cinq ans, environ.

Comme beaucoup de personnes prostituées qui ont subi diverses maltraitances durant leur enfance, la narratrice met en actes la violence subie.

Ce roman d’inspiration autobiographique, tempétueux comme la Bretagne où il se déroule, s’achève par une renaissance : c’est bon, Papa. J’ai mis le temps, mais ça va. Je suis guérie de toi. Tu peux y aller maintenant.
Quand l’écriture sert de catharsis…


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