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Spécial n°200 : un mouvement précurseur

juin 2019, par redaction@prostitutionetsociete.fr

En 80 ans, le Mouvement du Nid a beaucoup évolué, avec son temps. D’abord ancré dans le catholicisme social, il est aujourd’hui au coeur des mouvements féministes et de lutte contre les violences faites aux femmes. Mais ses principes progressistes et humanistes, son inventivité ont toujours été au coeur de sa philosophie

Construire une société sans prostitution. L’objectif exige un engagement total : social, politique et culturel. Depuis le premier jour, le Mouvement du Nid appuie ce projet sur des convictions humanistes en accord avec son époque. Du catholicisme social des origines au féminisme du 21ème siècle, il est enraciné dans son temps.


Un projet de société, une philosophie
Le Mouvement a évolué, la société a changé. L’égalité femmes/hommes, la lutte contre les violences faites aux femmes, la prostitution elle-même sont devenues des sujets politiques à part entière. La réflexion et la philosophie du Nid s’appuient sur la rencontre avec les personnes prostituées (femmes, hommes, travestis, transgenres), sur les lieux de prostitution et dans les permanences. Une idée forte le guide : faire avec elles et à partir d’elles.

C’est à partir du terrain que le Mouvement du Nid a développé ses réflexions et ses engagements. Accueillies sans jugement et de manière inconditionnelle, les personnes en situation de prostitution sont appelées à travailler à leur émancipation, à devenir actrices de leur avenir. S’il dénonce l’indignité du système prostitutionnel, le Mouvement du Nid défend quotidiennement la dignité des personnes qui le subissent.
Ces rencontres quotidiennes, fondées sur une solidarité en actes et sur la disponibilité de bénévoles issus des horizons les plus divers, sont le socle qui permet au Mouvement du Nid d’affirmer ses valeurs.
Face à ce qui apparaît comme une violence sexiste et sexuelle, il s’engage pour le respect des droits humains fondamentaux et l’égalité entre les femmes et les hommes.
Devenu référence sur la question de la prostitution, il exerce une fonction de relais en orientant vers les institutions spécialisées (santé, emploi, formation, logement) et travaille donc en partenariat avec les associations, collectivités, services et administrations.
Mobilisé dans un but de transformation sociale, il exerce sa liberté de parole en dénonçant les compromissions et l’indifférence, en interpellant l’opinion et les politiques afin de faire évoluer les comportements et les mentalités. Il affirme que la prostitution concerne la société tout entière.

Héritier du catholicisme social

>Alors que ses adversaires aiment en faire un argument de dénigrement (sans oser faire la même chose pour Emmaüs ou la Cimade), le Mouvement du Nid ne renie rien de ses origines. Longtemps marqués par la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) par exemple, ses bénévoles, venus de milieux ouvriers et populaires, ont été nourris par une culture de réformes sociales qui a accompagné les mutations de la société française (de l’interdiction du travail des enfants à la création des allocations familiales). Ce n’est donc pas un hasard si le Père André-Marie Talvas, son fondateur, proche de l’Action catholique ouvrière, fut d’abord un homme engagé. Grand militant de la fermeture des « maisons », il ne cessa jamais d’interpeller les pouvoirs publics, de rencontrer ministres et parlementaires et de rendre visite aux services qui recevaient des femmes prostituées, comme l’Hôpital Saint-Lazare, la police ou la prison de la Petite Roquette. Aux antipodes des « bonnes œuvres », le Nid a toujours eu à cœur de permettre aux personnes rencontrées de trouver l’autonomie à laquelle elles aspirent.

Précurseur
Dès les années 1950, alors que la société en est encore à rejeter les « filles de joie » ou les « femmes déchues », le Nid se met à l’écoute des « personnes » prostituées ou ayant connu la prostitution. Très tôt, André- Marie Talvas utilise même l’expression « victimes de la prostitution ».
Et dans les années 2010, le Mouvement du Nid introduit le terme de « survivantes », forgé au plan international par les femmes qui dénoncent publiquement le système prostitutionnel.

Jamais le Mouvement du Nid n’a réduit la prostitution aux prostituées. Resituant la personne à l’intérieur d’un système, il a toujours placé le proxénète et le « client » au cœur de ses analyses. Et il a constamment fait des liens entre traite et prostitution, prostitution des adultes et prostitution des mineur.e.s.
Plus tard, à partir des années 2010, avec les autres associations engagées en faveur d’une loi abolitionniste sur le modèle nordique, il a introduit le terme « prostitueur ». Aucune analyse de fond ne lui semblant possible si le « client », acteur majeur du système, n’est pas nommé.

Pour les personnes prostituées
Le Mouvement du Nid a toujours dénoncé « la conspiration du silence » et l’indifférence de la société envers les personnes prostituées. Il a toujours mis en avant leurs compétences, mis tout en œuvre pour leur permettre de les exercer et donc de pouvoir échapper à l’impasse prostitutionnelle dont toutes disent, depuis 70 ans, l’enfermement. Et il a dénoncé systématiquement la répression qui, jusqu’à la loi du 13 avril 2016, a toujours pesé sur elles.
Premières rencontres à la rue, premiers accueils
En 1943, en pleine occupation allemande, le Père Talvas, inspiré par de jeunes ouvrières de la JOC comme Maggy Boire, sillonne (en civil) la rue Saint-Denis à Paris. En se rendant sur les trottoirs et dans les cafés pour parler avec les femmes prostituées, il découvre « tout un monde, tout un système, toute la réalité prostitutionnelle : proxénètes, clients, maisons, hôtels ». Il met en place cet « aller vers » qui deviendra plus tard un élément essentiel de la démarche de beaucoup d’associations accueillant les personnes en situation de prostitution.
L’enfermement des femmes, réflexe des siècles passés, cède la place à l’accueil et à l’écoute. Après que Maggy Boire, première « équipière », ait hébergé en pleine guerre des femmes prostituées dans sa chambre d’hôtel (d’où « le Nid »), le premier foyer d’accueil est créé à Fontenay-aux-Roses en 1946 grâce à Jeanne Grandmougin, pendant la campagne politique et médiatique pour la fermeture des maisons closes. D’autres suivront, à Clichy, Épinay-sur-Seine, Paris puis Lyon, Marseille...

Fournir un abri, des formations, était et demeure l’urgence des urgences. Mais le
 travail quotidien du
Mouvement du Nid n’a fait que se complexifier : se battre avec elles contre les PV, appuyer leurs démarches de régularisation, obtenir des remises d’impôts, se constituer partie civile à leurs côtés.
Le Mouvement du Nid n’a jamais cessé d’interpeller les responsables des affaires sociales pour la création de dispositifs d’aide aux personnes prostituées.
« Il faut une énergie farouche mais aussi de la souplesse ; peser ses mots, être dans la pédagogie permanente, expliquer, répéter, convaincre, recommencer... On est heureux quand on a convaincu quelqu’un, quand il ou elle adhère à la cause de ces femmes... » dit une bénévole.

Permettre la parole, accompagner, apporter un soutien
L’accueil au Mouvement du Nid est aussi une occasion de prendre la parole, de reconstituer sa propre histoire. Confier son récit de vie est souvent un exercice douloureux mais tou.te.s disent le soulagement qu’il procure en reliant des fils, en explicitant et en donnant du sens.
Cette parole a toujours pesé, dans le mouvement comme dans sa revue.
Lors du long débat qui précède la loi de 2016, le Mouvement du Nid fait en sorte d’aider les premières survivantes françaises à gagner en visibilité et à peser sur les politiques.
Le 13 avril 2013, lors d’un événement organisé à son initiative à la Machine du Moulin Rouge, le témoignage public de trois d’entre elles fait l’effet d’un choc et amène des personnalités politiques et du monde de la culture à affirmer leur soutien.
Le 23 novembre 2018, le Mouvement du Nid, avec CAP international, Space international (association de survivantes) et Osez le Féminisme !, rend possible un événement inédit : les Françaises Rosen, Anne, Grace et Magali sont rejointes par des survivantes du monde entier pour dénoncer la violence pros- titutionnelle et dire leur place dans le mouvement #metoo.
Le Mouvement du Nid aux côtés des personnes lors des procès
Depuis 2014, le Mouvement du Nid se porte également partie civile à leurs côtés lors de procès. Par exemple, aux côtés de Jade, Mounia, Sonia, lors du procès dit « du Carlton » (2015), au procès des « logeurs » de Poitiers, ces proxénètes immobiliers qui constituent un rouage essentiel dans le fonctionnement des réseaux (2019) ou encore au procès du violeur récidiviste d’une femme prostituée, défendue par une avocate du Mouvement du Nid, condamné par la Cour d’assises de Bobigny à 12 ans de prison (2019).

Accompagner physiquement les victimes lors des procès de proxénètes et de trafiquants est fondamental pour les aider à faire face à l’épreuve. Les bénévoles du Mouvement du Nid décrivent les tremblements qui les saisissent, signes qu’elles sont « colonisées » par la violence, et le courage qu’il leur faut pour affronter les clichés qui pèsent encore sur elles et les discours des avocats de leurs bourreaux.

Contre le système prostitueur
Sensibiliser l’opinion et les politiques, mobiliser les consciences... L’engagement quotidien auprès des personnes n’a jamais empêché le Mouvement du Nid d’entreprendre une action d’ensemble sur la société.
Informer l’opinion publique.
Depuis ses débuts, le Mouvement du Nid dit la nécessité « impérieuse » de changer le regard sur les personnes prostituées, former l’opinion publique, prôner l’action collective. Intervenir
auprès des autorités locales, organiser des tables rondes, interpeller les syndicats... Aujourd’hui, une vidéo de sensibilisation en ligne, Girls of para- dise, est vue plus de 600 000 fois sur Youtube et récompensée par 11 prix
internationaux.

Être un aiguillon au plan politique
Ce que le Mouvement du Nid appelle aujourd’hui « plaidoyer » est un travail engagé depuis toujours. Car le travail du Nid est inséparable d’un engagement acharné auprès de ceux qui font les lois ou ont une influence. Depuis le début, il entend en effet lutter « contre les causes de la prostitution », « causes psychologiques, familiales, économiques et sociales ».
De 1949 à 1960, le Nid se félicite du fait que l’opinion a changé en saluant l’avancée que représente la ratification de la Convention de l’Onu puis les ordonnances qui en découlent (répression du proxénétisme, aide aux personnes prostituées).
Dès janvier 1961 (Moissons Nouvelles n° 37), il aborde la question de leur application. Soulignant à quel point hôteliers et proxénètes n’y ont aucun intérêt, il s’inquiète de la difficulté que peut représenter pour les femmes prostituées cette loi « pourtant conçue en leur faveur » et de la façon dont elles vont pouvoir trouver logement et travail.
Il répète inlassablement que la solution n’est pas la répression policière mais de « faire appliquer les ordonnances et accélérer la mise sur pied des structures d’aide sociale ». Les femmes peuvent s’en sortir « si un relais leur est proposé ».
André-Marie Talvas invite à « dialoguer avec tous ceux qui, de par leur profession, leur engagement, peuvent agir près des prostituées elles-mêmes » (1963).
En 1973, alors que 52 personnes sont mises en cause dans une grande affaire de proxénétisme (l’affaire de Lyon), la délégation locale crée un groupe d’information sur la prostitution en liaison avec des militants politiques, syndicaux, des associations et des mouvements de défense des humaine.
En 1975, le Mouvement du Nid demande un rendez-vous à Françoise Giroud, secrétaire d’état à la condition féminine pour lui exposer la situation des femmes prostituées.

En 1975, le Mouvement du Nid demande un rendez-vous à Françoise Giroud, secrétaire d’état à la condition féminine pour lui exposer la situation des femmes prostituées.
En1977, il contacte l’ensemble des partis politiques pour leur soumettre un questionnaire étoffé sur la question prostitutionnelle. (Femmes et Mondes, n° 39, oct.-déc. 1977).
À la relecture, on découvre que, si tous ou presque se prononcent contre la réouverture des maisons closes, le « client » est totalement absent de la réflexion à l’exception du Centre des Démocrates Sociaux. Pour lui, « la pénalisation du partenaire devrait être automatique » alors que les amendes et contraventions pour racolage actif ne pèsent que sur la femme prostituée.

Développer la prévention en direction des jeunes
André-Marie Talvas abordait déjà la question de la prévention à la télévision dans une émission d’Étienne Lalou et Igor Barrère, Faire face, en mars 1961. Mais c’est en 1989 que le Mouvement du Nid a l’idée de lancer la première enquête nationale sur « les jeunes et la prostitution ». 32 000 questionnaires sont recueillis par les 28 délégations : l’occasion d’engager un dialogue avec les jeunes. Les résultats sont donnés lors de deux journées organisées à La Défense les 22 et 23 novembre 1996.

Dans cette dynamique émerge l’idée de concevoir une bande dessinée de prévention en direction du jeune public. Jo, BD de prévention de Derib sur le sida, en sera le modèle. Avec le même auteur, dont il faut saluer le courage. La prostitution, sujet clivant, n’est pas de nature à favoriser une carrière...
Pour toi Sandra (1997) sera diffusé à plus de 220 000 exemplaires et traduit en plusieurs langues.
Aucune violence, aucun voyeurisme dans cette histoire réaliste dont Derib a conçu le scénario à partir des témoignages de femmes accompagnées par le mouvement, elles-mêmes trompées par des proxénètes.
« Je les ai trouvées plus intéressantes, plus profondes que la plupart des gens “normaux”. J’avais vécu la même chose avec le sida. Quelqu’un qui vit une expérience aussi terrible (...) a quelque chose de plus. »
(Derib, PS n° 115, oct.-déc. 1996).
Dans l’esprit du Mouvement du Nid, la prévention est très tôt envisagée au sens large. Elle comprend tout autant les actions menées pour éviter de devenir « client ». Ce sera la bande dessinée Dérapages du même auteur, Derib.

La première grande enquête française sur les « clients »
En 2003, dans le contexte de la montée des études de genre, le Mouvement du Nid, avec l’IFAR de Lille (Intervention, formation, action, recherche), confie au sociologue Saïd Bouamama la première enquête d’envergure jamais menée en France sur le sujet. Une centaine d’entretiens avec des hommes de tous âges et de toutes catégories sociales révèle chez les hommes interrogés une obsession de la « normalité », une démarche de réassurance identitaire, d’évaluation de l’image de soi centrée sur la performance, l’exploit sexuel et le plaisir masculin.
La recherche a plusieurs objectifs : questionner l’image que le « client » a de lui-même, de la prostitution, de la sexualité, des personnes prostituées et des femmes en général, « interroger le modèle de rapport homme/femme inégalitaire que véhicule et reproduit la prostitution ». Elle conclut que devenir « client » est d’abord une production sociale, le résultat d’un modèle éducatif. Il est donc possible de changer un comportement présenté depuis des siècles comme une fatalité (le fameux « besoin sexuel irrépressible »).

La première étude sur le coût économique et social de la prostitution
L’étude Prostcost (2015) commandée par le Mouvement du Nid à la société Psytel renverse le mythe voulant que la prostitution soit productrice de richesses.
En réalité, elle constitue un double fardeau économique et social : coûts médicaux, coûts des services sociaux, coûts humains (violences et surmortalité), coûts liés à l’évasion fiscale, etc. peuvent être évalués à 1,6 milliard d’euros par an.
Il ne s’agit pas pour le Mouvement du Nid de réduire la question de la prostitution à une affaire de coûts financiers mais bien de montrer l’important coût humain, avant tout pour les personnes prostituées.
Elles consomment 4,5 fois plus d’antidépresseurs et d’anxiolytiques que la population générale et leur taux de suicide est 12 fois plus élevé.
Le Mouvement du Nid propose donc d’investir plutôt dans la prévention, les alternatives à la prostitution, la répression du proxénétisme et de décourager la demande des « clients ».

Assurer la formation des actrices et acteurs du social
Depuis 1994, des milliers d’éducateur.trice.s, assistant.e.s
de service social, professionnel.le.s de la santé et de la justice, élu.e.s, personnels de l’Éducation, services de l’Emploi, ont suivi un des cycles Travail Social et Prostitution du Mouvement du Nid. Ils et elles sont 700 à ce jour, rien qu’à Lille.Les formations apportent des connaissances utiles à la pratique quotidienne et sont une occasion d’échanges et de mise en réseau entre les stagiaires.

Les nouveaux défis
Les nouvelles formes de prostitution et d’exploitation sexuelle ne font que multiplier les champs de recherche et d’intervention. L’un des grands défis est désormais de toucher les personnes prostituées par Internet, souvent isolées (voir page 14). L’expérience de terrain du Mouvement du Nid lui ouvre tous les jours de nouvelles problématiques : celle des enfants des personnes qu’il accueille, souvent victimes de multiples violences, n’est pas la moindre.
De plus en plus confronté à des personnes prostituées qui confient ce qu’elles subissent dans l’indus- trie pornographique, interpellé par les acteurs sociaux face à la banalisation du X chez des ados de plus en plus jeunes, le Mouvement du Nid ne peut qu’ouvrir ce nouveau champ d’analyse et d’action politique En 2019, la question de la prostitution des mineur.e.s inquiète des secteurs de plus en plus nombreux de la société. Régulièrement, des procès voient des proxénètes parfois âgés de 16 ou 20 ans accusés d’avoir manipulé et violenté des jeunes filles de 12 à 17 ans pour les prostituer. Il semblerait que les victimes du système prostitutionnel rajeunissent de même que les proxénètes qui les exploitent. Mineures de l’Aide sociale à l’enfance, fugueuses, restent les premières cibles des exploiteurs qui usent aussi des réseaux sociaux pour appâter des « proies » choisies parmi les plus vulnérables et en manque de repères.
Sur le terrain, les délégations du Mouvement du Nid mesurent depuis des décennies les carences de la prise en charge des mineur.e.s victimes, témoignent des manques criants en matière de suivi éducatif, des dysfonctionnements et des réponses
inadéquates des services sociaux. Conscientes des conséquences dramatiques de l’ignorance des problématiques prostitutionnelles, elles dénoncent la tendance de certains services d’accueil à transformer les
jeunes victimes en coupables.

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