dernière mise à jour ¬ 13/07/18 | vendredi 13 juillet 2018 | je m'abonne | sommaires

Des violences conjugales à la prostitution

juillet 2018, par Christine Laouénan

Réalité trop souvent occultée, la prostitution et les violences conjugales sont fréquemment associées. Par le profil et le mode opératoire des hommes qui maintiennent les femmes sous leur joug, ainsi que par le parcours des personnes victimes de leur conjoint-proxénète.

«  Les trois espaces où tout est permis sont le couple, la famille et la prostitution  », déclare Muriel Salmona, psychiatre [1] Les violences qui s’exercent dans un lieu clos, dans l’intimité d’une chambre ou dans un hôtel de passe demeurent insuffisamment dénoncées. On considère, en effet, que c’est du domaine privé. Maintenues dans une chape de plomb, les victimes se terrent dans un silence honteux qui les isole, renforçant encore davantage le sentiment de puissance des agresseurs. Ils pensent qu’ils peuvent agir en toute impunité, taper, injurier, violer : le conjoint parce que c’est sa compagne, le proxénète parce que la femme constitue sa source de revenus ou le client parce qu’il paie. Et ce, malgré les avancées sensibles de la loi (voir notre encadré).

Un même parcours de violences
«  Il m’a mis dans le cerveau que notre fils allait manquer de tout ; que je n’aurais rien pour l’habiller, que nous n’aurions pas de belle voiture. Petit à petit, la prostitution, j’ai trouvé ça presque normal. Pour mon fils. Maintenant, je comprends comment il a fait. Je comprends les femmes battues. Et je vois comment notre fils a été pour lui une monnaie d’échange. En fait j’étais encerclée  ». Anaïs, Prostitution et société, n°141.
Le conjoint d’Anaïs, un homme violent, l’a convaincue qu’elle devait se prostituer pour le bien-être de sa famille et, en particulier, de son fils. C’est ainsi qu’elle est devenue «  masseuse à domicile  » pour permettre en réalité au père de son fils, son proxénète, de «  sortir les gros billets  » et de payer «  des filles  ».
Dans ce témoignage, tout est dit ou presque sur le mode opératoire du conjoint comme du proxénète, tous les deux experts en manipulation, stratégie plus efficace que la violence directe pour détruire l’autre.
L’homme prend son temps, tisse peu à peu sa toile destinée à maintenir sa proie dans ses filets et obtenir ce qu’il veut d’elle. La manipulation mentale se manifeste par une violence sourde qui associe les coups et les mots, violence physique et psychologique. L’auteur met lentement en condition la femme, en soufflant le chaud et le froid ; il passe du stade dit «  lune de miel  » où il la couvre de compliments, de cadeaux assortis de déclarations enflammées, de «  Je t’adore  » à la phase de la dévalorisation, d’injures : «  Tu n’es rien, ferme ta g…  ». Ces violences psychologiques maintiennent la femme dans un état d’alerte permanent. «  Avant de cogner sa femme, on la prépare psychologiquement pour qu’elle soit docile. Et comme l’enjeu, c’est de la soumettre, on peut même se contenter de la terroriser  », explique Marie-France Hirigoyen, psychiatre. [2]
En colonisant le psychisme de sa victime, le conjoint violent comme le proxénète obtient sa soumission. C’est ainsi qu’Anaïs a considéré normal de mettre des annonces dans un quotidien régional pour devenir masseuse. Elle était dans une anesthésie émotionnelle telle qu’elle s’est exécutée, comme une automate. Et c’est une fois sortie de la prostitution qu’Anaïs a pris conscience que son conjoint s’était servi de son enfant comme otage. C’est «  un levier important pour tenir la femme violentée comme la femme prostituée  », explique Viviane Monnier, co-fondatrice de la permanence téléphonique «  Violences conjuguales  » [3]
La femme supporte la violence des mots, comme les coups, parce qu’elle garde toujours l’espoir de revivre cette période bénie où l’homme était si tendre, si amoureux. En effet, les scènes de violence sont généralement suivies de périodes de réconciliation qui permettent au conjoint violent, comme au proxénète, de s’assurer qu’il est encore aimé et maintenir son emprise sur sa proie.
Aussi, lorsque les coups pleuvent à nouveau, la victime interprète cette violence comme exceptionnelle et se dit qu’elle peut se comprendre : «  Je l’ai mis en colère  » ou «  je l’ai bien mérité  ». D’autant que l’homme sait la culpabiliser : «  C’est de ta faute  » ou se dédouaner : «  Elle ment  ». Mr Hyde a l’art de se transformer en Dr Jekyll, présentant une image parfaite d’homme respectable : un bon père de famille, un proxénète qui protège ses «  filles  ».
Sous le masque de la passion amoureuse, le conjoint peut ainsi parvenir à faire de la femme sous emprise «  une victime obéissante, allant jusqu’à protéger son abuseur  », précise Marie-France Hirigoyen [4]. Combien de femmes victimes de violences conjugales comme d’un proxénète se sont rétractées, lors d’un procès contre leur agresseur, allant même jusqu’à le défendre !
La femme demeure ainsi sous la coupe d’un homme qui exerce un contrôle total sur elle, son intimité en lui imposant notamment des pratiques sexuelles dégradantes pour l’inférioriser, lui montrer qu’elle est «  sa chose  ».
«  L’homme qui bat supporte mal les refus et souhaite généralement une emprise totale sur la sexualité de sa femme  », explique Sylvie Kaczmarek, sociologue. [5] Harcèlement, visionnage sous la contrainte d’images pornographiques, agressions, viols… Ces violences sexuelles sont généralement accompagnées d’un vocabulaire grossier, d’injures avilissantes où la femme est assimilée à une prostituée : «  sale pute, tout juste bonne à sucer des b…  »
Certaines scènes de violences dans une chambre matrimoniale peuvent être comparables à celles qui se déroulent dans un bordel. Si les femmes victimes d’un conjoint violent, d’un proxénète ou d’un «  client  » dénoncent avec peine les coups, elles éprouvent encore plus de difficultés à parler des violences sexuelles parce qu’elles ont été trop humiliées et traumatisées ; d’autant que certaines femmes continuent à penser que le viol ou autres violences sexuelles font partie du devoir conjugal. Même si la loi du 13 avril 2016 a créé une circonstance aggravante de pour violences envers une personne prostituée, il reste difficile d’oser dénoncer à la police un client ou un proxénète qui les a violés.
«  Il y a des viols, des agressions. Mais on ne dit rien, on s’arrange pour montrer qu’on sait gérer. J’avais peur tout le temps, tous les jours  », témoigne ainsi Corinne. [6]
Une fois que l’homme a brisé la femme, il peut ensuite la pousser vers le chemin de l’auto-destruction. «  Pour beaucoup de femmes dans la prostitution, la violence fait partie de leur trame de vie, elle constitue aussi souvent l’un des facteurs d’entrée dans la prostitution  », précise le Lobby européen des femmes [7] Des femmes victimes de violences conjugales ont ainsi mis des années avant de pouvoir révéler qu’elles avaient été contraintes par leur conjoint à être prostituées.

La fin justifie les moyens
Une fois que l’agresseur a enfermé sa proie dans ses filets et exercé son emprise, il n’a que l’embarras du choix pour parvenir à ses fins ; l’éventail des possibilités est large…
Dans son récit de vie, Bernard Lemettre [8] raconte comment le compagnon de Brigitte l’avait poussée, sous couvert de «  sexualité libérée  » à l’accompagner dans des clubs libertins «  où elle avait expérimenté les relations sexuelles avec des partenaires multiples  ». Au bout de quelques années, son conjoint l’a cloîtrée dans une pièce de la maison, «  afin qu’elle fasse des passes, en plus de son activité d’infirmière  ». De l’échangisme à la prostitution, il n’y a donc qu’un pas…
Le mari ou le conjoint peut également soumettre peu à peu sa femme ou sa compagne à des situations de prostitution «  en la “prêtant” à des amis ou connaissance en échange d’argent  », décrit Judith Trinquart. [9] Peu à peu, la femme est prise dans l’engrenage de la prostitution dont elle éprouve beaucoup de difficultés à s’extraire.
Autre scénario mis en lumière par le médecin légiste : «  Le proxénète entretient avec la femme qu’il prostitue une relation de conjugalité violente  », lui faisant croire que leur relation est exclusive, alors qu’il joue le même scénario à toutes ses «  filles  ». «  La femme prostituée se consacre à “son” homme, auquel elle réserve des zones particulières de son corps (en général, la bouche…) elle pense être récompensée des efforts particuliers qu’elle fait pour lui  », ajoute la Dre Trinquart.
Nous avons recueilli le témoignage d’une mère de famille dont la fille a été mise dans un bordel belge par son proxénète, un lover boy dont elle était tombée éperdument amoureuse, alors qu’elle n’avait que 15 ans et demi. «  Un jour, il lui a tailladé la cuisse avec un bout de miroir et a même tenté de l’étrangler  », raconte sa mère. Dix ans après, Sabrina évolue toujours dans le monde de la nuit, de la prostitution. Son dernier compagnon a scarifié sa joue d’une croix pour lui signifier : «  Tu m’appartiens et voilà ce que je fais de ta beauté  ». Il l’a marquée, comme son premier mac d’il y a dix ans.
Les victimes de violences conjugales engagées dans un parcours prostitutionnel subissent une double peine ; d’où de plus grandes difficultés pour elles d’en sortir et d’être accompagnées par les professionnels sensibilisés.

Notes

[1Muriel Salmona Violences sexuelles. Les 40 questions-réponses incontournables. Ed. Dunod. 2015.

[2Marie-France Hirigoyen, Femmes sous emprise - les ressorts de la violence dans le couple, Pocket, 2006.

[3Interview de Viviane Monnier parue dans n°169 de Prostitution et société.

[4Marie-France Hirigoyen, Abus de faiblesse et autres manipulations, JC Lattès, 2012

[5Sylvie Kaczmarek, Violence au foyer , Itinéraires de femmes battues, Imago, 1990.

[6Témoignage de Corinne, paru dans Prostitution et société n°135

[7Pierrette Pape, chargée de politiques et coordinatrice de projets au Lobby européen des femmes, La prostitution est une violence faite aux femmes – refusons d’en être complices ! Collection CEPESS, 2011.

[8Bernard Lemettre, Je veux juste qu’elles s’en sortent – Mon combat pour briser les chaînes de la prostitution, Michel Lafon, 2015

[9Sous la direction de Roland Coutanceau et Muriel Salmona, Violences conjugales et famille, Dunod, 2016.


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