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Violences conjugales : la prise en charge des agresseurs

juin 2016, par Claudine Legardinier

Alors qu’un meurtre sur cinq est le résultat de violences au sein du couple en France, des dispositifs innovants comme les groupes de responsabilisation mis en place en direction des auteurs, semblent pouvoir casser la chaîne des violences et prévenir la récidive. Une piste pour de futures actions auprès des “clients” ?

Sur l’impulsion du Procureur Luc Fremiot, la juridiction de Douai (qui traite quasiment un cas par jour !) a développé de 2003 à 2010 un dispositif pilote associant une sensibilisation des services de police et de gendarmerie, une intervention judiciaire précoce lors d’actes de violence conjugale et une prise en charge intensive de leurs auteurs, y compris au plan psychologique.

L’objectif de ce partenariat entre milieu judiciaire et milieu thérapeutique est double : protéger les victimes, qui sont de leur côté prises en charge par des associations, et lutter contre la récidive en amenant les auteurs à prendre conscience des violences qu’ils ont commises. Au parquet de Douai, entre mai 2003 et décembre 2010, le taux de récidive s’est stabilisé à 6 % (contre 40 % en moyenne [1]), un résultat inespéré.

Sur le fondement de la loi du 4 avril 2006 relative au renforcement de la prévention et de la répression des violences au sein du couple ou commises contre les mineurs, le mari ou concubin violent est éloigné du domicile familial (et non plus la femme victime !) et il est hébergé en foyer d’accueil. Il est alors orienté, sur la base du volontariat, vers une structure composée de psychiatres et de psychologues pour un suivi socio-éducatif.
Après avoir dû recourir à un foyer Emmaüs pour SDF faute de structure adaptée, le procureur Frémiot a contacté les psychiatres de l’association Le Cheval bleu, à Lens, pour leur proposer de travailler sur la prise en charge des auteurs de violences intrafamiliales. C’est ainsi qu’a été construit un projet de mise en place de groupes de responsabilisation d’une dizaine de personnes.

Un outil qui fait ses preuves, la dynamique de groupe. Entretien avec Aurélie Vincent [2], sociologue

Nous étions deux, une psychologue et moi-même, pour animer des groupes de cinq à dix hommes. Ces stages durent trois semaines, à raison de quatre soirs par semaine, soit douze séances.

L’objectif est de les faire réfléchir sur ce qui les a conduits à la violence. Même s’ils se trouvent des tas d’excuses, il faut peu à peu les amener à prendre conscience de l’acte commis et à reconnaître leur culpabilité. Nous cherchons également à les amener vers le soin qui est une démarche volontaire, sauf pour ceux qui sont auteurs de faits très graves.

En amont, nous avons un entretien individuel avec chacun de ces hommes. Certaines personnalités peuvent ne pas être compatibles avec le travail en groupe ; un pervers narcissique, par exemple, peut tout compromettre. Une approche psy est donc indispensable pour repérer les personnalités.
Il est important de souligner qu’il ne s’agit pas de groupes de parole mais bien de groupes de responsabilisation. Nous dépendons de la Justice et avons un message pédagogique à délivrer, un interdit à rappeler ; le protocole est strict. Il s’agit d’une parole libre mais encadrée.

Une première journée rassemble tous les acteurs de la prise en charge : le procureur qui rappelle la loi, l’association qui effectue le suivi judiciaire, la structure d’hébergement, l’association d’aide aux victimes qui explique les conséquences des violences et nous, les deux intervenantes.
Après quoi les séances vont permettre d’aborder les violences sous des angles multiples.

La première permet aux hommes de donner leurs réactions à la journée d’accueil (beaucoup semblent plus sensibles au risque de prison qu’aux traumatismes subis par leurs épouses) avant d’exposer l’histoire de leur couple.
Lors de la deuxième séance, chacun doit faire le récit détaillé de la scène de violence, avec une recherche des éléments déclencheurs. Ce qui est important, c’est l’énonciation devant les autres. Ce récit est à nouveau demandé à la n du stage, ce qui permet de voir l’évolution de la perception que chaque homme en a. Lors du premier récit, ils sont dans le déni ou la minimisation (elle s’est cognée) ou bien ils renvoient la faute sur leur femme. À la fin du stage, on constate en général qu’ils verbalisent mieux : Quand elle a dit ça, je n’ai pas pu gérer ma colère. Pour certains, l’évolution est flagrante ; pour d’autres, c’est trop insupportable d’admettre leur responsabilité.

Il faut souligner l’importance du groupe qui les aide à mettre des émotions sur leurs actes et à admettre qu’ils ont commis ces actes ; à mettre des mots où il n’y en a pas eu puisque la violence a souvent pour cause un défaut de communication... Parler publiquement de choses intimes est dif cile pour eux mais la dynamique de groupe fonctionne ; quand l’un parle, en général les autres s’y mettent.

Les séances suivantes permettent d’évaluer à quel endroit ils placent le curseur pour identi er un acte comme violent et de revenir sur leurs représentations. Ils identi ent très bien la violence physique, mais pas les autres formes, verbales, économiques, et encore moins les violences sexuelles qui restent tabou. Nous avions des hommes coupables de viols conjugaux. Pour eux, c’est une notion inenvisageable. Ils se défendaient : Mais c’est ma femme !.

Leurs représentations apparaissent bien dans leurs discours. Je me souviens d’un homme de 76 ans, accusé de viol conjugal, et qui avait maltraité sa femme pendant 40 ans. Elle avait une cinquantaine de certi cats médicaux et ses enfants avaient décrit l’homme comme un tyran. Mais les autres hommes du groupe trouvaient indécent qu’on parle de sexualité avec un papy aussi sympathique...

Un autre homme était accusé d’avoir vendu sa femme à des amis. Non seulement le mot proxénétisme n’était pas prononcé, mais il était sûr de lui. Il nous a dit que c’était parce que sa femme était une chaude...
La sexualité est un sujet difficile à aborder. Au début, ils baissent la tête. Mais une fois que le sujet est lancé, ressort le besoin de compétition, de performance où apparaît bien la domination masculine. Un jeune homme, avec des problèmes d’érection, était très violent avec sa femme qu’il rendait responsable. Il avait honte. Mais quand il a pu en parler, les autres ont dit nous aussi, ça nous arrive. Il a dédramatisé.

Des représentations sexistes

Les séances suivantes portent, avec l’outil du photo-langage, sur les représentations sociales et culturelles sur les hommes et sur les femmes. Tous les pires stéréotypes sortent ; c’est saisissant ! Il est d’autant plus intéressant de travailler avec le foyer qui les héberge. L’un trouve inadmissible d’avoir à préparer des repas, un autre se dit ridiculisé parce qu’il doit changer son lit et s’occuper de son linge...

C’est à peine imaginable. On voit bien que ces hommes vivent comme une provocation le fait que leur femme puisse leur demander une participation aux tâches de la maison. Ils sont allés à l’école mais aucune institution n’a réussi à leur donner la moindre éducation en ce domaine. Certaines n’ont même fait qu’empirer les choses.

S’il s’agit de militaires, d’hommes du bâtiment ou de la police, tous les métiers très masculins où il n’existe pratiquement pas de contacts avec des femmes, les stéréotypes sont renforcés. Ce vieux fond de culture patriarcale est encore accentué par certaines cultures religieuses. Il y a un travail colossal à faire. Les blessures individuelles sont à travailler, mais le contexte de société fait franchement peur.

Nous étions deux femmes à animer les groupes. Face à nous, certains hommes se contenaient, ils étaient là par décision de justice. Mais ils pouvaient évoluer : On a vu qu’avec une femme, on pouvait parler !. Nous leur disons de parler avec leur épouse, de lui demander de quoi elle a envie. On mesure à quel point il n’y aucun dialogue dans ces couples. Quand la société autorise et renforce ces comportements, elle ne fait que donner une légitimité à ces hommes.

Des antécédents de violences

Les séances suivantes sont consacrées au couple, à la famille, à la parentalité et à l’éducation des enfants, avec là aussi des stéréotypes. Nous les engageons à parler avec leurs enfants, qui ont subi les conséquences de leurs violences, en leur rappelant leurs devoirs à leur égard. En abordant les valeurs transmises dans les familles, j’ai fait une découverte : tous ces hommes ont été élevés dans un contexte de violences. Ils reproduisent des comportements. Mon père a frappé ma mère pendant des années. Cela renforce le sentiment qu’ils ont le droit. Tant que la société ne dit pas Stop...

Un point important est le repérage du passage à l’acte ; le travail sur les déclencheurs et processus de la violence. Il faut amener ces hommes à identi er les comportements qui créent pour eux la peur et l’angoisse, leur montrer qu’ils n’agissent pas gratuitement et qu’ils doivent pouvoir trouver le bénéfice que leur apporte l’acte violent ailleurs et autrement. Il est essentiel qu’ils repèrent le moment du passage à l’acte. Qu’aurais-je pu faire à ce moment ? Sortir, appeler un copain pour faire redescendre la pression puis revenir pour discuter. Là on leur demande de raconter une nouvelle fois la scène des violences et de dire comment ils auraient pu faire pour que les choses se passent différemment.

Lors des dernières séances, il leur est demandé de se mettre à la place de leur conjointe, de réfléchir aux conséquences pour elle et de travailler sur l’empathie. Enfin, la dernière séance tente de répondre à la question de la reconstruction.

La libération de la parole permet vraiment d’améliorer les situations. Elle est aussi utile à ceux qui passent en jugement, qui deviennent ainsi capables d’expliquer leur acte. En correctionnelle, on voit bien ceux qui sont passés par ces groupes. C’est important pour eux mais aussi pour les compagnes qui sont là lors du jugement et qui se sentent reconnues en tant que victimes.

Des pistes pour les “clients” prostitueurs ?

Pour les “clients” aussi, dit Aurélie Vincent, il faudrait garder l’idée, non de groupes de parole, mais de groupes de responsabilisation. Le même travail pédagogique est à faire.

Amener à réfléchir sur le passage à l’acte, déconstruire le réflexe, allumer des clignotants... En posant un interdit, la loi pourrait permettre de concrétiser de tels projets. En 2004, dans la première étude française menée à propos des “clients” de la prostitution [3], le sociologue Saïd Bouamama pointait déjà la nécessité d’un travail éducatif en profondeur pour amener ces hommes à réfléchir sur leurs représentations sexistes et déconstruire leurs discours de justi cations. Sur la centaine d’hommes interrogés, la plupart évoquaient un milieu familial sexiste et une identité façonnée par les stéréotypes.

Sans assimiler auteurs de violences conjugales et clients prostitueurs, les points communs sont évidents : machisme, représentations stéréotypées et dégradées des femmes, défaut de communication avec les compagnes. Les uns pensent avoir des « droits » sur les personnes prostituées parce qu’ils payent, les autres sur leur épouse parce qu’ils sont mariés.

Les facteurs de risque sont souvent les mêmes : consommation d’alcool ou de drogues, mauvaise estime de soi, bas seuil à la frustration, reproduction de comportements connus dans la famille d’origine. Mais aussi contextes fragilisants : maladie, perte d’emploi, grossesse de la compagne... S’y ajoute pour le recours à la prostitution le phénomène de groupe, dont les mécanismes gagneraient à être analysés.

L’idéal serait de parvenir au même type de groupe, animé par deux personnes engagées : des professionnelLEs qui aient à la fois l’engagement et la connaissance du sujet prostitution, dit Aurélie Vincent. La question des budgets sera décisive. Elle dépendra de la politique pénale de chaque tribunal. Un gros travail va être à faire auprès des personnels de justice pour qu’ils donnent l’impulsion.

Qui sera le mieux placé pour faire ce travail ? La question est posée. L’est-on quand on est militantE au Mouvement du Nid ? C’est un investissement important. Il ne faut pas que ce temps soit enlevé aux personnes prostituées.

P.-S.

Cet article est paru dans le numéro 188 de notre revue, Prostitution et Société. Pour nous soutenir et nous permettre de continuer à paraître, abonnez-vous !

Notes

[1Luc Frémiot, Actes du colloque Violences conjugales, Lille, 27 novembre 2014.

[2Aurélie Vincent a travaillé pendant plus de deux ans au Centre Clotaire d’Arras comme animatrice de stages pour des groupes d’hommes auteurs de violences conjugales. Elle est aujourd’hui militante du Mouvement du Nid, association de soutien aux personnes prostituées, éditeur de la revue Prostitution et Société et de ce site.

[3L’homme en question, le processus du devenir client de la prostitution, Saïd Bouamama, Ifar/Mouvement du Nid, 2004.


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