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Une enquête implacable sur les "prostitueurs", ces hommes qui achètent du sexe

août 2013, par Claudine Legardinier

« The Johns » était sans doute le seul livre vraiment documenté au niveau international sur la question des prostitueurs. La traduction de Martin Dufresne nous permet enfin de lire l’analyse du canadien Victor Malarek sur le chaînon manquant de la question prostitutionnelle, paru en 2009. Après avoir lu plus de cinq mille messages de clients sur le web et interviewé seize prostitueurs, après avoir écumé les bordels de Bangkok, du Costa Rica et du Cambodge comme les trottoirs de Vancouver, Malarek brosse un tableau inquiétant.

Les prostitueurs, ces hommes invisibles, sont le moteur du réacteur. Ils génèrent un marché multimilliardaire. C’est leur demande qui engendre les profits faramineux des réseaux criminels mondiaux et incite les trafiquants, les proxénètes, les tenanciers de bordels et les producteurs de pornographie à leur fournir encore plus de proies.

Non seulement leur comportement n’a rien d’anodin mais au terme de son enquête, Malarek dénonce une tragédie, un terrorisme sexuel international à l’encontre des femmes et des enfants. Les violences des prostitueurs existent partout, il n’est pas un lieu de prostitution qui soit sûr.

Cette tragédie, ses principaux acteurs l’ignorent, ne songeant qu’à leur ego, à leur plaisir, à l’expression de la solidarité masculine : enterrements de vie de garçon, rest and recreation [1] des soldats, déjeuners d’affaires dans les bars de danse nue… Les prostitueurs ont de 14 à 93 ans et sont aussi bien plombiers que télé-évangélistes, avocats que policiers de l’ONU. Inconnus ou célèbres : hier Tolstoï et Hemingway, aujourd’hui Hugh Grant et Jack Nicholson. Pour eux, payer une prostituée, c’est facile. Prendre sans s’encombrer de réciprocité, avoir la possibilité (reprenons leurs termes) de baiser un canon ou une jeunette, viagra aidant, au besoin. Comme le dit un prostitueur, l’essentiel est d’éviter tout engagement.

Dans cette mise en scène, le prostitueur est roi. Il a le pouvoir : celui de choisir parmi des centaines de jeunes filles alignées, prêtes à se plier au moindre de ses caprices, de se payer une Girl Friend Experience (qui mime un rapport amoureux avec une petite amie), de régner sur une esclave sexuelle, de se venger des femmes.

Malarek analyse leurs excuses bancales. Faire la cour à une femme revient à cher, et pour un résultat sexuel aléatoire. C’est plus rentable de payer une prostituée et avec moins d’efforts. Une femme légitime (traitée au passage de vache, d’ hippopotame ou de vieux canasson) est un hamburger auquel ils préfèrent du filet mignon. D’autres vont plus loin et vomissent sur les femmes occidentales, des arrivistes assoiffées de pouvoir, et affirment fuir la peste féministe et le mensonge égalitaire :

Je me cherche une femme asiatique. Pourquoi ? parce qu’elles respectent l’homme, donnent à l’homme, vivent pour l’homme,


explique un prostitueur américain. Pour ces hommes, qui retrouvent au bout de la planète leur statut de chef incontesté, le « tourisme sexuel » apparaît comme une révélation.

Pour beaucoup de ces hommes, payer compense tout préjudice éventuel. Ils opèrent un blindage pour éviter de se poser des questions et nourrissent l’idée illusoire que le marché est équitable. Le plus souvent, ils veulent penser que les femmes prostituées sont libres et qu’elles aiment ça : le sourire d’une esclave sexuelle prouve son consentement, explique Malarek qui décrit leur gymnastique langagière ; ils ne parlent pas de prostitution mais de passe temps, se décrivent non comme des clients mais comme des hommes à femmes. Il y a les cyniques, mais aussi les charitables, persuadés de faire une bonne action. Et même ceux qui se jugent utilisés. L’un compare les putes à des revendeurs de drogues qui exploitent la dépendance d’un toxicomane

Victor Malarek montre que le système bénéficie de puissants accélérateurs. La pornographie, devenue de plus en plus misogyne et de plus en plus violente ces vingt dernières années -parfois jusqu’à la torture-, est une forme de dopage pour le "client" : la porno et la baise sont des compagnons aussi naturels que les petits pois et les carottes, résume un prostitueur. Désormais, des sites Internet promettent la porn star experience et des cyberprostitueurs exigent des femmes qu’elles réalisent en direct leurs fantasmes. Quant à Internet, il organise une fraternité qui compte des millions d’hommes sur la planète, des clients fiers de l’être aux antipodes de l’ex-solitaire honteux. Cette communauté de soutien permet l’expression de fantasmes, de renseignements et commentaires. Elle est aussi un déversoir de plus en plus débridé, puisque des sadiques y détaillent leurs actes barbares, par exemple l’organisation de camps du viol au Cambodge.

La lecture du livre est éprouvante : jeunes filles livrées par des proxénètes à une douzaine d’hommes à la fois, femmes et les fillettes traumatisées à vie, corruption à tous les étages, et même, on le comprend, enquêteurs qui font des cauchemars. Les mots sont souvent insoutenables. Ainsi, ce graffiti qui en dit long, sur le mur d’une rue chaude d’Amsterdam : sales putes, il faut vous baiser jusqu’à ce que vous en creviez.

Malarek termine son tour d’horizon par les politiques en vigueur. La légalisation (Pays-Bas, Allemagne) apparaît comme un cadeau fait aux prostitueurs quand la politique suédoise qui les pénalise depuis 1999 montre une encourageante évolution des mentalités. L’achat de sexe est ainsi devenu, en Suède, un acte désapprouvé socialement. Il décrit encore les john’s schools [2] américaines (écoles des clients), ces programmes de sensibilisation mis en place à San Francisco en 1996 par Norma Hotaling, survivante de la prostitution, puis dans de nombreuses autres villes des Etats-Unis et du Canada, avant d’établir une série de propositions pour que les prostitueurs soient contraints d’assumer la responsabilité de leur comportement.

Aucun choix politique sur la question de la prostitution ne pourra plus faire l’économie de cette lecture, pièce majeure versée au dossier.


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