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Quand la science perpétue les idées reçues

Enquête sur la prostitution à Paris

février 2004, par Comité de rédaction

Commandée par la Mairie de Paris, une enquête sur les prostitué-e-s et leurs clients, a été confiée au laboratoire d’anthropologie sociale du CNRS sous la direction de Marie-Thérèse Handman et Jeanine Mossuz-Lavau. Un rapport dans l’air du temps qui vient hélas apporter son concours à la banalisation ambiante.

Voilà une enquête dont on attendait beaucoup. Et dont on apprend peu : une enquête de surface qui laisse sur sa faim. D’abord il ne s’agit pas de "la prostitution à Paris" mais de la prostitution de rue. Certes, Internet est abordé ; mais pas un mot des bars à hôtesses ni des salons de massage qui fleurissent à l’ère de la loi Sarkozy.

Sans expérience de ce milieu, animés de la crainte de "stigmatiser", les chercheurs sont conduits à prendre toutes les déclarations pour argent comptant : beaucoup de prostitué-e-s auraient choisi de faire le trottoir plutôt que "d’être victimes de harcèlement sexuel dans un emploi mal rémunéré" ; les "traditionnelles" auraient une "vie sexuelle privée très satisfaisante" ; la
forme de violence dont les prostituées se plaigneraient le plus est, naturellement, "la stigmatisation".

Une vision normalisatrice et édulcorée

Qu’importe si une notation, très furtive, apparaît sur les clients violents et la
fréquence des agressions.
Des "détails" qui apparemment pèsent peu face à la fameuse stigmatisation, certes réelle mais mise en avant au détriment des autres formes de violence. C’est là la copie conforme du discours actuellement "tendance" : la prostitution est avant tout une violence du fait de la non-reconnaissance du "métier".

Des clients est dressé un portrait anodin : des timides, des hommes qui trouvent « plus reposant et moins onéreux de n’avoir pas à gérer les humeurs » d’une petite amie ou qui veulent « diversifier leur répertoire sexuel ».

Un portrait sujet à caution quand on sait que les enquêteuses ont dû se contenter d’une maigre douzaine de volontaires ; et surtout une vision bien édulcorée. Ainsi, « les clients vus par les prostituées » aboutissent à une simple typologie des clients. Rien sur le vécu de ces femmes, sur leur ressenti, toutes choses que le Mouvement du Nid connaît d’expérience et qui sont infiniment moins pittoresques. Rien sur le rapport à l’argent, le sens de cet argent dans la passe.

Si, bien entendu, des remarques sont tout à fait pertinentes - l’impossibilité pour les prostitué-e-s de déposer une plainte en cas d’agression, les abus policiers, la relégation depuis la loi sur la sécurité intérieure dans des zones plus dangereuses, les difficultés pour accéder aux droits, et notamment au logement -, d’autres sont d’une candeur qui laisse coi. Un exemple : une chercheuse se demande comment lutter contre l’argent destiné aux proxénètes qui transite par Western Union sans empêcher le transfert d’argent émanant de la prostitution qui passe par cette même Western Union et contribue à la survie des familles dans le pays d’origine et même au développement desdits pays ? La prostitution, outil de développement : une donnée dont il est permis de discuter…

Le rapport préconise une série d’actions, de la part de la Mairie de Paris et des instances nationales et internationales. Pour les clients, les idées tiennent en deux lignes : « lancer une campagne de prévention des risques sexuels », un client sur deux réclamant des rapports sans préservatif. L’audace de la mesure a de quoi faire chavirer…

La Mairie de Paris souhaitait user de ce travail pour « réduire » la prostitution à Paris. Gageons qu’elle devra trouver d’autres outils.

P.-S.

Prostitution et Société numéro 144 / octobre - décembre 2004.


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