Il est évidemment difficile d’établir des chiffres sûrs en raison des méthodes diverses utilisées dans les — trop rares — enquêtes disponibles, et de la sincérité — dont on peut parfois douter — des sondés.
Certains utilisateurs d’Internet, de certains clubs huppés ou encore du « tourisme sexuel » ne s’identifient tout simplement pas à des « clients », qu’ils se représentent comme des hommes qui recourent à la prostitution traditionnelle de trottoir. D’autres éprouvent une forme de honte.
Ce qui nous porte à croire que les chiffres disponibles sont sous-estimés. Le chercheur suédois Sven-Axel Mansson notait par exemple en 1999 que le chiffre avancé pour les Pays-Bas était trop bas
étant donné l’étendue du commerce sexuel dans le pays
et même en prenant en compte les visiteurs étrangers [1].
Le nombre des prostitueurs varierait beaucoup selon les pays
et les cultures. Mansson [2] estime que leur nombre va de quelques pour cent pour un pays à 40% pour un autre
. Il met en avant des circonstances culturelles et historiques spécifiques autour de la sexualité des hommes
.
Des enquêtes effectuées depuis une vingtaine d’années ont ainsi donné des chiffres aussi divers que 7% en Grande Bretagne et 39% en Espagne, ou encore, selon une étude réalisée en Asie [3], 37% pour le Japon et 73% pour la Thaïlande.
Leur nombre serait compris dans une fourchette allant de 10 à 20%, en Finlande (13%), en Norvège (11%), en Suède (13%), aux Pays-Bas (14%), en Suisse (19%), en Russie (10%).
L’enquête française menée auprès de 6000 personnes, en 2004, pour le Mouvement du Nid [4] établissait à 12,7% le pourcentage d’hommes disant être « clients ». Et à 0,6% celui des femmes…
L’énorme écart entre les pourcentage de prostitueurs selon les pays (comme la Suède et la Thaïlande), révélé dans l’enquête d’Anderson et Davidson, s’expliquerait, selon les auteures, non par des caractéristiques personnelles mais par des différences dans la signification sociale du recours à la prostitution.
Une différence intéressante est à souligner : les hommes scandinaves disent, à la différence d’hommes d’autres régions du monde, ne pas avoir vécu de pression sociale les incitant à acheter du sexe et rejettent l’idée selon laquelle cet acte serait vu comme une marque de virilité ou de masculinité.
Tous « clients » ?
Les hommes qui utilisent les services des prostituées ne constituent pas une classe homogène : ce sont des hommes ordinaires, de tous âges, de toutes professions, de toutes classes sociales, de toutes nationalités, de toutes races [5].
Certaines catégories d’hommes seraient toutefois particulièrement touchées : ceux que leur travail éloigne de chez eux pendant de longues périodes, et particulièrement ceux qui sont employés dans des secteurs ou à des postes à prédominance masculine ou dont la culture est imprégnée de machisme [6]
, soit les membres des forces armées, marins, camionneurs, travailleurs migrants…
Selon des recherches ethnographiques menées en Afrique du Sud [7], mineurs, camionneurs et autres travailleurs migrants, qui vivent des conditions difficiles, ont énormément recours aux personnes prostituées, et souvent sans protection.
Originalité, la première enquête de Mansson en 1984, Sexualité sans visage, prenait en compte le passé criminel des prostitueurs. Un cinquième des 66 hommes interrogés figuraient dans les registres de la police (délits mineurs) mais 4% environ avaient été condamnés à des peines d’emprisonnement, ce que Mansson soulignait en parlant d’un groupe restreint, mais important, de délinquants
.
La première fois influe-t-elle ?
Beaucoup d’hommes sont jeunes la première fois qu’ils recourent à la prostitution.
L’âge moyen du premier rapport avec une prostituée serait de 24 ans selon Monto [8]. Un âge encore plus faible pour 78% des 180 hommes interrogés dans l’enquête Anderson et Davidson de 2003 [9] (Danemark, Suède, Japon, Thaïlande, Inde, Italie) lesquels avaient moins de 21 ans lors de cette première fois, et dont 18% n’avaient pas même 18 ans.
Plus un homme serait âgé lors de cette première fois, moins il serait susceptible de continuer, selon les auteures. S’il n’a pas utilisé la prostitution avant l’âge de 25 ans, il a moins de chances de commencer.
Quelle fréquence ?
Les données ne permettent pas d’établir des résultats très clairs. Selon les auteurs et les terrains, les chiffres fluctuent.
Une étude norvégienne [10] menée auprès de 74 hommes a conclu que seuls 10% d’entre eux n’avaient recouru à la prostitution que trois fois ou moins. Plus de 50% l’avaient fait entre 20 et 50 fois, et plus de 33%, plus de cinquante fois. Une recherche menée à San Francisco [11] est arrivée à des résultats similaires.
Une enquête irlandaise publiée en 2006, Irish Client Escort Surveys [12], indique que 16% des prostitueurs vont voir des prostituées une fois tous les 15 jours, ou plus fréquemment, et que 46% y recourent moins d’une fois par mois.
Aux États-Unis, une étude nationale portant sur la santé a évalué à 16% le nombre d’hommes ayant déjà payé pour un rapport sexuel, dont 6% seulement seraient des « clients » réguliers [13].
Mansson faisait la différence entre les « acheteurs occasionnels » et les « acheteurs habituels », ces derniers étant relativement peu nombreux mais responsables d’un grand nombre d’actes prostitutionnels. Pour le sociologue suédois, ils souffrent de problèmes lourds de dépendance, ne considèrent les femmes qu’en termes sexuels, projettent leurs propres difficultés psychologiques sur elles et sont plus susceptibles d’user de violences et d’humiliations sur les femmes prostituées [14].
Hoigard et Finstadt [15] concluaient que ce sont les prostitueurs réguliers qui constituent l’essentiel de la demande pour le marché du sexe.
On peut penser que la fréquence est aussi liée aux prix pratiqués. Ansi que l’indiquent Bridget Anderson et Julia O’Connell Davidson [16], les recherches menées auprès des marins, touristes, camionneurs, hommes d’affaires en déplacement à l’étranger montrent que le prix est une considération importante. Les auteures estiment que ces hommes sont portés à acheter du sexe dans les lieux où il est moins cher. Elles s’interrogent quant à l’influence de la modicité des prix sur l’augmentation de la demande.
Comme l’indiquait en France Saïd Bouamama [17] Saïd Bouamama, l’importance du facteur prix est en contradiction avec l’idée d’un besoin sexuel irrépressible qui exclurait toute possibilité de frustration.







2000 Monto

