dernière mise à jour ¬ 04/11/16 | vendredi 4 novembre 2016 | je m'abonne | sommaires

"Clients" prostitueurs : une nouvelle étude à Londres

juin 2010, par Fabienne Rigal

Trafics, proxénètes, aggressions... : Ce n’est pas qu’ils (les "clients") ne savent pas, c’est juste qu’ils s’en fichent.

L’ONG américaine PRE (Prostitution Research and Education) et Eaves, l’association britannique de défense des femmes les plus vulnérables, ont mené une étude sur 103 hommes "clients" de la prostitution à Londres. Les buts de cette enquête : en apprendre davantage sur les représentations que se font les prostitueurs de la prostitution et des personnes prostituées, en particulier leurs connaissances du proxénétisme, de la traite et de la violence ; et proposer ainsi des solutions pour faire diminuer la demande – qui est à la base du système prostitutionnel.

Plusieurs éléments avaient déjà été mis à jour dans l’enquête réalisée en 2003 par le Mouvement du Nid. Cette enquête londonienne reprend en grande partie le schéma de celle publiée en 2008 sur les prostitueurs ("clients") écossais [1] et menée, déjà, par Prostitution Research and Education.

Qui sont-ils ?

Ils peuvent être tout le monde et n’importe qui : de tous âges, entre 18 et 70 ans ; de toute ethnie : blancs, noirs, asiatiques, indiens ou pakistanais, originaires d’Europe de l’Est, afghans, brésiliens, australiens... ; majoritairement hétérosexuels ; de tout niveau social (le niveau d’instruction des parents est cependant relativement faible) ; des opinions politiques majoritairement au centre, puis réparties quasi équitablement entre la gauche et la droite ; des croyances religieuses diverses.

Enfin, 54% d’entre eux sont en couple, battant une fois de plus en brèche la théorie du "client" souffrant de la solitude et du manque de relation affective ou sexuelle.

Comment commencent-ils à user de la prostitution ?

Pour plus des trois quarts d’entre eux, la "première fois" a eu lieu avant leur 25 ans – et pour 44% d’entre eux, avant 21 ans. L’un d’eux décrit d’ailleurs cet événement comme un rite de passage à l’âge adulte. Pour 43% de ces hommes, cette première expérience a été menée avec des amis. Elle constituait une première expérience sexuelle pour près du tiers des 103 interviewés.

Étant donné l’âge de la première expérience prostitutionnelle, des programmes de prévention doivent être mis en place dès le plus jeune âge et des outils permettant aux garçons de résister à la pression de leurs pairs doivent leur être proposés.

Une prostitution hors de vue

L’un des éléments importants à prendre en compte dans cette enquête est le lieu où ces hommes ont payé pour un rapport sexuel. Dans leur écrasante majorité (96%), c’est "indoor" - c’est-à-dire hors des rues – qu’a eu lieu ce que nombre d’entre eux décrivent comme une simple transaction financière.

Via internet (27%) ou des agences d’escorts (33%), dans des maisons closes (60%), des salons de massage (47%), des saunas (27%), des clubs de strip-tease (23%), des bars (20%) ou des soirées privées (19%).

La prostitution "indoor" n’est clairement pas plus sûre que la prostitution de rue, comme les hommes en témoignent d’ailleurs (lire ci-dessous). Une raison supplémentaire d’interdire la publicité dans les journaux pour ce type d’activités.

À l’étranger

Près de la moitié d’entre eux (40%) avait fait usage de personnes prostituées à l’occasion d’un voyage à l’étranger – ou d’ailleurs, effectué un voyage à l’étranger dans le but de faire usage de personnes prostituées !

Les destinations à la tête du classement : Pays-bas, Thaïlande, Inde, Allemagne, États-Unis (Nevada), et Espagne. Ces zones de tolérance ou de légalisation de la prostitution jouent visiblement le rôle d’encouragement pour les prostitueurs ("clients"). Quand ils reviennent au Royaume-Uni, ils se sentent légitimés à payer pour des rapports sexuels.

Les auteurs de l’étude suggèrent un renforcement de la législation britannique extra-territoriale (comme cela existe pour la prostitution des enfants par exemple).

Enfin, parmi ceux qui avaient été dans l’armée (21%), un quart avait à cette occasion usé du système prostitutionnel.

Les mythes de la prostitution

Les prostituées sont inviolables. Pour un quart de ces hommes, le concept de viol appliqué à une personne prostituée est tout simplement ridicule. Une fois qu’il a payé, le client est en quelque sorte autorisé à faire ce qu’il veut de la femme qu’il a acheté selon 27% d’entre eux.

La prostitution fait diminuer le nombre de viols. Cette théorie est soutenue par 54% des hommes interrogés, sans aucune preuve pour la supporter, bien au contraire [2].

Leur connaissance des troubles menant à la prostitution, ou causés par elle

L’un des éléments les plus sombres de cette enquête est que, bien souvent, les "clients" semblent assez bien informés du sort des personnes prostituées, de ce qu’elles ont subi, et de ce qu’elles continuent de subir. Et que ça ne leur pose pas vraiment problème.

Pour ces hommes, un tiers des femmes sont entrées dans la prostitution avant l’âge de 18 ans, et un homme sur 5 estime qu’il y a des mineures dans les clubs de strip-tease ou les salons de massage qu’ils fréquentent. Ces femmes ont subi des abus sexuels pendant l’enfance pour 30 à 40% d’entre elles,, selon un tiers des hommes interrogés et pour 50 à 90% d’entre elles pour un autre tiers.

De l’avis de 44% d’entre eux, la prostitution a des effets très ou extrêmement négatifs sur la personne prostituée.
La moitié de ces "clients" estime que la plupart des femmes prostituées sont sous le contrôle d’un proxénète. Et que le contrôle ainsi exercé n’est pas tendre :

Ils n’ont pas de respect pour elles, certaines sont battues, forcées, violées, certaines sont otages dans des maisons de passe, certaines ont des traces de bleus, des coupures...

, rapportent-ils.

La traite est une évidence pour plus d’un tiers de ces hommes. Plusieurs femmes ont dit à ces hommes en être victimes, certaines ont demandé de l’aide. En tout 5 hommes ont rapporté leurs soupçons à la police : peur de perdre leur anonymat, et certitude que rien ne serait fait les en ont, semble-t-il, retenus.

Les auteurs de l’étude suggèrent en premier lieu d’informer les hommes de la nouvelle législation [3], en particulier du fait qu’un rapport prostitutionnel avec quelqu’un qui a été soumis à l’exploitation est désormais un crime.

Ce qu’ils ressentent avant et après

Comme cela a déjà été démontré dans d’autres enquêtes, la prostitution n’apporte pas satisfaction au "client". Leurs émotions sont plus négatives après qu’avant un rapport prostitutionnel. Ils citent leurs remords, regrets, confusion, culpabilité, colère contre eux-mêmes, déception, solitude...  Ces sentiments négatifs doivent être mis en lumière dans des campagnes de prévention, afin de ne pas garder les clients potentiels dans l’illusion d’une possible relation partagée : ils ne trouveront pas là ce qu’ils cherchent.

Ce qui les ferait arrêter

Dans l’immense majorité des cas, c’est la perte d’anonymat qui, selon eux, empêcherait ces hommes de payer pour obtenir un rapport sexuel : être nommé dans un journal, sur Internet, voir sa famille avertie. Une amende élevée, une peine de prison, un retrait de permis sont aussi cités comme incitatives à cesser de faire partie du système prostitutionnel. Mais pour ces hommes, il importe que ces menaces soient effectivement appliquées, sans quoi elles ne fonctionneront pas.

Un programme d’éducation est mentionné dans cette liste - en dernier. Il n’est pas suffisant pour empêcher les « clients » de continuer à soutenir le système prostitutionnel, et doit être assorti de mesures répressives.

Leurs mots

Je suis désolé pour ces filles mais c’est ce que je veux,
Ce que je préfère c’est quand elle est complètement soumise,
En payant, les hommes peuvent avoir ce qu’ils veulent, avec qui ils veulent,
Je ne veux rien savoir à son sujet, je ne veux pas qu’elle pleure ou je ne sais quoi, sinon ça me gâche mon plaisir.

Face à ce manque d’empathie, l’information et l’éducation semblent en effet nécessaires, mais insuffisantes...

P.-S.

Men who buy sex. Who they buy and what they know. A research study of 103 men who describe their use of trafficked and non-trafficked women in prostitution, and their awareness of coercion and violence.
Sous la direction de Melissa Farley, Julie Bindel et Jacqueline M. Golding.
Édité en décembre 2009 par Eaves et Prostitution Research & Education.
À télécharger sur cette page.

Article publié dans Prostitution et Société numéro 166.

Notes

[2Se reporter par exemple à notre article Nevada : les bordels exemplaires d’un État proxénète : quoique la prostitution est légale au Nevada, le nombre de viols commis dans cet État est quatre fois plus important que dans l’ensemble des États-Unis.


© 1996-2016 Prostitution et Société | S'abonnerNuméros antérieursMentions Légales | Aide | Contact

Haut