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« Clients », le grand secret

février 2009, par Claudine Legardinier

C’est en Suède qu’a été publiée, dans les années 1980, la première grande enquête sur les clients de la prostitution en Europe [1]. Ces travaux se sont heureusement multipliés depuis.
Il apparait que le recours à la prostitution tient d’abord de l’exercice d’un rapport de pouvoir et qu’il est fondé sur des idées — sur les femmes, la virilité — qui ne brillent pas par leur modernité...

La quête du pouvoir

Clients de la prostitution. Voilà bien un apanage masculin, la clientèle féminine restant anecdotique, même si un nombre croissant de femmes s’aligne aujourd’hui sur les valeurs masculines, sexe payant compris. Toutefois, tous les hommes ne sont pas clients. Les premiers travaux de Sven Axel Mansson, en Suède, établissaient leur nombre, dans ce pays, à 15 à 20 % de la population masculine, les clients réguliers ne dépassant pas 5 à 10 %.

La première enquête nationale menée en France en 2004 évaluait à 12 % le nombre d’hommes clients.

Le besoin sexuel est souvent un masque

Mansson, pour qui l’achat de sexe est profondément culturel, distingue les clients occasionnels des grands consommateurs et ruine un certain nombre d’idées reçues, à commencer par la nécessité des personnes prostituées pour les hommes seuls, qui ne composent qu’une maigre partie du bataillon.

S’interrogeant sur la manière dont la sexualité masculine est socialement construite, il s’étonne du fait que le besoin sexuel apparaît relativement peu dans le discours des clients. Selon lui, ce qui est en jeu, c’est l’imaginaire — la prostituée, son personnage, le milieu qui l’entoure — bien plus qu’un prétendu assouvissement des besoins sexuels.

Beaucoup de clients confirment que c’est l’ambiance, le voyeurisme qui les excitent avant tout.

Certes, un certain nombre d’hommes disent recourir à la prostitution faute de pouvoir rencontrer des femmes dans la vie courante. Ceux-là sont plus en quête d’une femme que d’une prostituée. En revanche, de nombreux clients recherchent bien une prostituée et non une « femme ». Selon la chercheuse britannique Julia O’Connell Davidson [2] sa valeur est liée au fait qu’une prostituée est une prostituée. Elle n’a aucune valeur en tant que personne à part entière.

Pour Sven Axel Mansson, les clients s’appuient sur un fantasme, celui de l’animal sexuel, de la femme sexuellement agressive : un mythe absolu mais extrêmement puissant dans l’imaginaire masculin.

Les manipulations de l’industrie du sexe

On a cru que la révolution sexuelle ferait diminuer la prostitution. Or, remarque Mansson, il semble qu’un des effets secondaires de cette révolution sexuelle a été de renforcer chez les hommes le sentiment qu’ils ont droit à un accès illimité au sexe.

Le développement considérable de l’industrie du sexe, la récupération par le marché de la libération sexuelle, ont créé de nouveaux « besoins ». La domination masculine ne s’est pas affaiblie, elle a seulement changé de forme et de contenu. Peu à peu la sexualité a été transformée en marchandise, le sexe est devenu semblable à un produit de consommation plutôt qu’à un aspect des relations intimes. L’ère du « Mc Sex » est avancée.

Modelés par le discours médiatique ambiant — pornographie en tête —, un nombre croissant d’hommes pensent pouvoir outrepasser les normes. Cette production en masse d’illusions sur une sexualité disponible et illimitée crée chez les hommes des fantasmes irrésistibles (...). En conséquence, la demande ne cesse de croître pour des « services sexuels » de plus en plus excessifs et de plus en plus exotiques. Lié à ce commerce, le tourisme sexuel a connu un développement fulgurant. Les stéréotypes sexuels d’ordre raciste y jouent un rôle majeur : femmes asiatiques presentées comme attentionnées et soumises, Africaines comme sauvages et sexuellement puissantes... Ces stéréotypes, dit Mansson, peuvent éveiller les fantasmes des hommes sur la compensation du pouvoir sexuel qu’ils ont perdu dans leur vie de tous les jours.

« Simili-femmes » pour vrais fantasmes

Les glissements dans le sens du « tout est permis » ont amené un certain nombre de clients de la prostitution adulte, non pédophiles, à essayer les enfants ou du moins les mineurs. Comme le remarque Julia O’Connell Davidson [3], l’abus sexuel d’enfants devient une expérience sexuelle de plus dans la panoplie qui leur est offerte en tant que consommateur.

Liée aux évolutions des rapports entre les sexes, la demande prostitutionnelle est de plus en plus tournée vers les « transgenres », travestis ou transsexuels. Contrairement aux idées communes, leurs clients ne sont pas homosexuels. Pour Daniel Welzer-Lang [4], anthropologue, les hommes qui fonctionnent selon les schémas classiques et les représentations stéréotypées de la féminité se tournent vers les transgenres, des “simili-femmes” pour réaliser leurs fantasmes. L’apparition massive de travestis et de transsexuels sur le marché de la prostitution, bien loin de remettre en question la structure des rapports hommes/femmes dans notre société, est un facteur de consolidation d’un ordre social fondé sur la hiérarchisation des genres et la domination masculine.

Un monde qui préserve l’ordre ancien

Un certain nombre d’hommes continuent donc d’user de leur pouvoir, de leur argent, pour s’acheter le droit à l’indulgence et le sentiment d’être maîtres du jeu. Même si des évolutions se dessinent, c’est bien leur pouvoir mâle qu’ils consolident. Ainsi, selon Welzer-Lang, le client achète-t-il, dans une société officiellement monogame, un droit à la polygamie par ailleurs renforcé par les multiples images offertes au désir des hommes dans les médias et la pornographie. Loin de relever de la subversion, le système prostitutionnel est fortement conservateur.

La nostalgie de la femme soumise

Par ailleurs, le schéma prostitutionnel maintient des idées que l’évolution du statut des femmes aurait dû faire disparaître : en gérant avec les personnes prostituées des demandes sexuelles qu’il pense, à tort ou à raison, ne pas pouvoir être acceptées par sa partenaire habituelle, le client reproduit l’ancestrale distinction entre la femme que l’on « respecte », la maman, et la « putain ».

De plus, la logique de la pornographie qui aboutit à réduire la femme à un pur objet de valorisation mâle, la présente, selon Welzer -Lang, comme consentante à la domination, à l’acte sexuel réduit à la pénétration. L’homme y est toujours présenté comme celui qui agit, qui maîtrise la relation. (...) Pour les clients des prostitué-e-s, le rapport prostitutionnel s’inscrit dans une logique similaire.

Aujourd’hui, beaucoup de femmes n’acceptent plus d’être dominées sexuellement par les hommes. Ceux qui ne sont pas capables de vivre ces changements dans les rapports avec les femmes trouvent dans la prostitution un monde où l’ordre ancien est restitué. Souvent, dit Mansson le besoin compulsif de faire appel à la prostitution peut être examiné à la lumière de cette perte de pouvoir relative.

Face à la demande prostitutionnelle, les enjeux sont d’importance : que les hommes — tous les hommes — reconnaissent enfin les femmes comme des égales, sur le plan social mais aussi sexuel, qu’ils leur reconnaissent des désirs, le même droit qu’eux au plaisir, la même place dans la société.

P.-S.

Publié dans Prostitution et Société, numéro 161.

Notes

[1Sven Axel Mansson, L’homme dans le commerce du sexe, Université de Göteborg, 1984.

[2Julia O’Connell Davidson, L’exploiteur sexuel, rapport.

[3id.

[4Daniel Welzer-Lang, Les uns, les unes et les autres, Metailié, 1994.


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