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Bordels de la Jonquera : une certaine idée du « Paradis »

novembre 2010, par Claudine Legardinier

Un établissement de marchand de femmes implanté à côté d’un marchand de pneus. C’est à la frontière espagnole, à La Jonquera, symbole d’une Europe décomplexée qui, pour le loisir masculin et les profits des proxénètes et des Etats, met le corps des femmes en boutique.

Le manque d’imagination est décidément de mise chez les propriétaires de bordel. Au Paradis de Maison close, la série de Canal Plus, que l’on nous a infligé jusqu’à saturation, succède donc le Paradise qui vient de s’ouvrir à la Jonquera, à la frontière franco espagnole. Comme un seul homme, la presse a abondamment relayé cet "événement" créé de toutes pièces, offrant une campagne de pub inespérée au propriétaire Jose Moreno Gomez, proxénète contemporain expert en marketing. Il fallait un slogan, notre homme l’a forgé pour l’occasion : en présentant son établissement comme le « plus grand bordel d’Europe », il était sûr de faire les manchettes. Gagné. La presse a suivi, ne nous épargnant rien des atouts de ce bordel prétendument new look : nombre de chambres, prix de la passe, taille du complexe, effectifs… Au passage, une dénomination branchée, « night club hôtel », est entrée dans les têtes, nouveau concept incolore et inodore désormais appelé à désigner le bordel-usine contemporain.

Comme d’habitude, pas une ligne d’analyse de fond, au plus une déception des journalistes jugeant les néons mauves de mauvais goût et l’ambiance sordide ; aucune mise en perspective sur l’essor exponentiel des industries du sexe en Europe, aucune réflexion sur la part du commerce des femmes dans les revenus du capitalisme contemporain.

Le proxénète a eu la parole, c’est tout ce qui compte. Fort de sa victoire obtenue au Tribunal Supérieur de justice de Catalogne face à la mairie de La Jonquera, qui s’opposait au projet, il a pu vanter à longueur de colonnes son apport à la lutte contre la précarité grâce à cette alternative au chômage des femmes non qualifiées ; garantir, la main sur le cœur, que ses pensionnaires travailleraient en toute liberté. Qui aujourd’hui songerait à mettre en doute la parole d’un homme tellement décidé à relancer l’économie d’une région sinistrée ? Jose Moreno est donc présenté comme un entrepreneur lambda. Juste un peu plus culotté que les autres. On sait qu’il a investi 3 millions d’euros dans le Paradise, somme dont personne ne connaît l’origine ; qu’il a déjà été inquiété pour soupçons de trafics et de blanchiment d’argent et qu’une plainte pour "traite des femmes" est en cours d’instruction. Peccadilles. Le petit frisson sulfureux fonctionne à plein, les envoyés spéciaux (grassement invités par le patron) sont trop occupés à plonger dans les décolletés pour songer à se montrer critiques.

En 2010, en Europe, s’ouvrent ainsi, sans que personne ne bronche, des supermarchés où les femmes les plus vulnérables, les plus exclues, en majorité étrangères, sont sexuellement mises à disposition. La seule inquiétude, ou à peu près, porte sur l’hygiène, bref sur la qualité de la cellophane qui va envelopper les produits. Qui se soucie du fait qu’à La Jonquera, 80 % des "clients" prostitueurs sont des Français qui n’ont pas le moindre scrupule à passer la frontière pour aller "consommer" des jeunes femmes dont la nationalité dit assez l’étendue de la liberté ? Des Roumaines, des Ukrainiennes, des Hongroises, des Tchèques, des Colombiennes, des Brésiliennes, des Polonaises, qui assurément sont venues de gaité de coeur se vendre aux plus salaces. Qui songe à dénoncer, avec nous, cette entreprise machiste aux relents fortement colonisateurs ? Pas grand monde, hélas. La violence contre les femmes s’institutionnalise au moment même où l’on prétend la combattre.


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