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110 "clients" interrogés en Écosse : nouvelles pistes pour la prévention

septembre 2009, par Claire Quidet

Déjà connue pour avoir réalisé une enquête sur les conséquences de la prostitution sur la santé des femmes à travers cinq continents, l’ONG américaine PRE (Prostitution Research and Education) a mis en œuvre en 2005 une étude internationale sur les hommes qui achètent des rapports sexuels. Leur objectif, à travers cette vaste enquête, est de concevoir à terme des programmes pertinents de prévention du clientélisme prostitutionnel. L’enquête réalisée en Écosse est à verser au dossier pour bâtir une politique globale de prévention de la prostitution.

Après avoir été ignorée pendant trop longtemps, la demande, qui alimente financièrement le système prostitutionnel, condition sans laquelle le système entier s’effondrerait, fait de plus en plus l’objet de débats et de recherches. Et c’est heureux, car chaque nouvelle enquête sur le client prostitueur permet de cerner au plus près tant les structures sociales que l’articulation psychologique qui entretiennent, voire promeuvent, la prostitution comme une institution sociale, et nous donne des clés supplémentaires pour être efficaces dans la lutte contre la forme extrême de violence qu’elle représente.

La conclusion de l’enquête menée en Écosse est donc le premier rapport d’une série de cinq études menées par Prostitution Research and Education avec des partenaires locaux dans un certain nombre de pays, dont l’Inde, l’Angleterre, les États-Unis, l’Espagne et le Cambodge. Et en Écosse, PRE s’est associée à l’association Women’s Support Project, qui travaille sur les violences masculines, pour interroger 110 clients prostitueurs, recrutés par petites annonces, à partir d’un questionnaire longuement mis au point avec des experts des violences sexuelles et des survivantes de la prostitution.

À la première lecture, et l’on n’en est pas étonné, les résultats recoupent ceux d’un certain nombre d’enquêtes menées préalablement, et notamment de celle réalisée en 2003 par le Mouvement du Nid auprès d’un nombre équivalent d’hommes clients de la prostitution, contactés de la même manière.
Ainsi, en ce qui concerne les données démographiques, en France comme en Écosse, l’acheteur d’actes sexuels se trouve dans toutes les tranches d’âge, avec une légère sur-représentation pour les hommes de 36 à 49 ans (30 à 50 pour l’enquête du Mouvement du Nid), et sont pour une bonne moitié des hommes qui vivent en couple. Deux tiers d’entre eux disent avoir eu au moins 16 partenaires dans leur vie. Ce n’est donc ni la solitude ni l’absence totale de vie sexuelle qui pousse ces hommes à utiliser la prostitution.

Quelques éléments, néanmoins, méritent d’être notés parce qu’ils ne figuraient pas dans les enquêtes précédentes. L’impact du niveau d’instruction des parents, par exemple : les hommes interrogés ont, pour 35%, un père sans aucune qualification, même chose pour leur mère à 41%. Seuls 19% ont un père, ou 15% une mère, ayant un niveau d’études universitaires. Mais aussi les opinions politiques : 51% des prostitueurs écossais se situent plutôt au centre de l’échiquier politique, 32% à gauche et seulement 13% à droite. Si on ne veut pas en tirer de conclusion hâtive, cela mérite malgré tout une réflexion. Pourrait-on y voir, par exemple, un "dommage collatéral" du discours né après 68 sur la liberté de disposer de son corps poussé à son extrême, en l’occurrence ici plutôt celui de disposer du corps de l’autre ?

Là encore, comme l’ont montré d’autres études, la première expérience avec une personne prostituée résulte fréquemment d’un effet d’entraînement, lors d’une soirée entre copains. Certains hommes parlent même de rite de passage, et l’un d’entre eux reconnaît ouvertement qu’il ne serait jamais passé à l’acte s’il n’avait pas été harcelé par le groupe. Cet élément n’est certes pas nouveau, mais il mérite d’être rappelé, car il constitue un axe de travail essentiel en prévention, et notamment auprès des jeunes. Il ne s’agit pas seulement de parler aux jeunes des réalités de la prostitution, mais bien de travailler sur les mécanismes à mettre en place et les exercices à développer pour apprendre à résister à la pression des pairs, comme cela a déjà été pensé par exemple dans des programmes de prévention de la toxicomanie.

L’influence du groupe se fait d’ailleurs sentir fortement, même à un âge plus avancé, lors des déplacements à l’étranger, que ce soit pour des vacances, des voyages professionnels ou à l’occasion d’une manifestation sportive. Ainsi, 52% des "clients" acheteurs de sexe dans leur pays, reconnaissent l’avoir été également à l’extérieur de leurs frontières. Et les pays dans lesquels ils ont eu recours à la prostitution sont en premier lieu les Pays-Bas (35%), puis l’Allemagne (18%), puis l’Espagne (11%) — tous trois pays réglementaristes ! —, alors que l’on tombe sous la barre des 10% pour toutes les autres destinations citées. L’aspect légal est donc fortement incitatif, et certains l’avouent : Si ce n’était pas légal, je ne le ferais pas.

La manière dont la plupart des hommes clients justifient leur recours à la prostitution à l’aide d’une série d’arguments, dont certains ne sont que le recyclage d’antiques clichés, mais d’autres beaucoup plus sophistiqués, rappelle singulièrement le discours des hommes auteurs de violences conjugales, et même de certains pédophiles.

Tout d’abord, la technique consiste à rejeter la faute sur l’autre : la compagne en premier lieu, qui ne satisfait pas leur désir sexuel, puis la victime qui l’a choisi, qui le veut bien… Un bon tiers des hommes interviewés met en avant les besoins sexuels permanents qui sont de la nature de l’homme, et légitiment donc la prostitution. Ceux-là sont convaincus qu’ils ont droit à un accès sans limite au sexe des femmes. D’autres insistent sur le plaisir que leur procure ce rapport de domination, comme une revanche face à la prise de pouvoir trop importante (à leur goût) des femmes dans certains secteurs de la société.

Enfin, au cas où un doute viendrait les effleurer sur le bien-fondé de leurs pratiques, ces hommes se rassurent en expliquant que les personnes prostituées sont des femmes sexuellement plus libérées que les autres, à l’aise dans leur corps, des femmes qui aiment ça,en tout cas, des femmes différentes des autres. D’ailleurs 50% d’entre eux affirment que les femmes prostituées y trouvent une satisfaction sexuelle, là où les survivantes de la prostitution parlent de vomissements, de prise d’alcool ou de drogue pour tenir le coup, de prise de distance par rapport au corps, de viol…

Mais le volet peut-être le plus instructif de cette enquête concerne un ensemble de 46 questions destiné à sonder les clients prostitueurs sur leurs attitudes envers les femmes en général, sur la conception qu’ils ont de leur supériorité psychologique et physique, ainsi que sur leur méfiance ou leur ressentiment envers celles-ci. De manière très claire, les réponses attestent qu’il existe chez la plupart des hommes clients de la prostitution une forme de misogynie latente, de faible à très forte.

Or il se trouve que le fait d’être acheteur de sexe ne va faire que renforcer ces sentiments de dévaluation des femmes en général, au point même de modifier non seulement l’opinion qu’ils ont des femmes non prostituées, mais également leur comportement envers celles-ci.
Ainsi, 54% des hommes qui admettent être "clients" au moins une ou deux fois par mois reconnaissent avoir eu des comportements agressifs sur le plan sexuel [1] envers une partenaire non prostituée. Ceux qui ont moins souvent recours à la prostitution ne sont plus que 30% — si l’on ose dire ! — à faire le même constat. Pire encore, 10% affirment qu’ils pourraient violer une femme s’ils étaient certains de ne pas se faire prendre. Et l’on trouve encore des personnes pour prétendre que la prostitution évite les viols !

Pour boucler la boucle, l’enquête met en évidence le lien significatif entre consommation de la pornographie et du sexe payant. Les hommes qui se disent "clients" réguliers sont les plus gros consommateurs de pornographie sous toutes ses formes : video, internet, magazines… Voilà qui va certainement les aider, on n’en doute pas, à rééquilibrer de manière positive leur attitude envers les femmes !

Au vu de tout ce qui précède, on ne s’étonnera donc guère que la question ouverte qui aura donné le plus de fil à retordre aux hommes interrogés soit celle d’imaginer ce qui pourrait mettre fin à la prostitution. Pour eux, de manière unanime, la prostitution existera toujours, et ils répètent, comme un mantra, c’est le plus vieux métier du monde. Comme si, par ailleurs, l’existence historique d’un phénomène justifiait en soi sa perpétuation. Certains envisagent bien une solution : Il faudrait que les femmes soient disponibles à tout moment, quand les hommes en ont besoin. Que n’y avions-nous pensé plus tôt !

Heureusement, et c’est réconfortant, un tiers des acheteurs de sexe écossais est finalement capable d’identifier les causes profondes de la prostitution, et cite, entre autres : les abus sexuels dans l’enfance, la manipulation par un partenaire, la pauvreté, la violence masculine, les inégalités entre les hommes et les femmes… Preuve que s’ils ne cessent de se justifier, c’est qu’ils sont finalement bien conscients d’un certain nombre de réalités. Hélas ! Cette clairvoyance ne va pas pour autant, confessent-ils, leur faire abandonner leur pratique. Et pourquoi le feraient-ils, puisque la société, dans son ensemble, entretient et conforte leur système de justification en continuant de véhiculer les mêmes représentations ?

Et justement, lorsqu’il s’agit cette fois de déterminer ce qui pourrait dissuader ces hommes d’acheter du sexe, leurs réponses sont on ne peut plus précises :

  • À 89% : Être fiché comme agresseur sexuel
  • À 86% : Voir son nom et sa photo affichés en public
  • À 84% : Avoir son nom et sa photo publiés dans la presse (sur Internet : 78%)
  • À 77% : Qu’un courrier soit envoyé à la famille
  • À 72% : Un risque de sanction pénale important
  • À 69% : Une forte amende

Et tous insistent : une menace de sanction non suivie d’effet n’aurait que peu d’impact, mais s’ils étaient certains que l’une ou l’autre de ces sanctions soient réellement appliqués, ils arrêteraient certainement. Pour 89% d’entre eux, le simple changement de terme client de la prostitution en agresseur sexuel suffirait à gommer le côté prétendument glamour (pour eux) de la chose, et les mettrait dans le même panier que les pédophiles, les violeurs, ce qui, disent-ils, serait un puissant répulsif.

Le risque de prison est également ressenti comme un frein très important : rien qu’une heure, ça suffirait, déclare l’un d’entre eux. En revanche, ils ne sont que 56% à penser que devoir suivre un programme d’éducation serait suffisant à les détourner de la prostitution. On constate en tout cas la parfaite cohérence de ces réponses avec ce que l’on a appris précédemment de ces clients de la prostitution en Écosse : étant donné leur schéma mental, seul l’interdit, accompagné d’une sanction effective et/ou d’un marquage social fort, aurait un quelconque effet sur leur comportement.

Et pourtant… Comme on a pu le voir dans les résultats de l’enquête du Mouvement du Nid, être "client" de la prostitution n’est pas en fin de compte une expérience si positive que cela. Ainsi, 59% des "clients" écossais interviewés reconnaissent éprouver un sentiment de honte, de culpabilité, avoir le sentiment de mal agir lorsqu’ils vont voir une personne prostituée. Seulement voilà, cet aspect-là, disent-ils, les hommes ne l’évoquent jamais entre eux… Alors oui, concevoir des outils de prévention efficaces pour que, dès le plus jeune âge, filles et garçons grandissent en harmonie, chacun considérant l’autre comme un égal, dans le respect de sa différence, voilà une démarche propre à réduire le risque que des hommes se construisent avec un tel mépris des femmes qu’ils en deviennent clients de la prostitution.

Mais pour ceux dont les représentations sont déjà trop installées, il ne faut plus hésiter à envisager des sanctions réelles et appropriées. Car le sexe marchand est une violence incomparable pour celle ou celui qui la subit. Combien de temps allons-nous continuer de la tolérer ? Écoutons les paroles des clients de la prostitution, qui, à terme, seraient bénéficiaires de telles mesures, par l’estime qu’ils pourront à nouveau se porter.

P.-S.

Publié dans Prostitution et Société, numéro 163.

Titre original du rapport :Challenging Men’s Demand for Prostitution in Scotland (à télécharger sur cette page ou sur le site de Prostitution Research and Education).

Notes

[1Pour les enquêteurs, le comportement agressif sur le plan sexuel comprend : recourir au mensonge, à la menace verbale ou physique ou à la force physique pour obtenir une relation sexuelle.


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