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Joël Martine

Le viol-location, liberté sexuelle et prostitution

L’Harmattan, 2013

septembre 2013, par Claudine Legardinier

Voilà un livre qui tombe à point nommé. Passant au tamis tous les arguments qu’abolitionnistes et « pro-travail du sexe » se jettent à la figure, Joël Martine entreprend de les soumettre un à un à la critique en les délivrant de leur dimension passionnelle et de réfléchir concrètement à des pistes réalistes pour l’avenir.

Professeur de philosophie, militant féministe et altermondialiste, l’auteur voit le débat sur la prostitution comme porteur d’enjeux essentiels pour le féminisme. Toute la question est celle de la la place de la sexualité dans la définition des droits humains.

S’il ne se cache pas d’appartenir aux rangs des "néo-abolitionnistes" favorables à l’adoption d’une loi qui pénalise les "clients" sur le modèle suédois (dont il salue la portée féministe universelle), s’il voit l’abolition de la prostitution comme un chantier ouvert, une utopie agissante, il est attaché à la liberté sexuelle et entend en la matière mesurer le rôle du Droit et de l’Etat.

Martine entreprend donc un patient plaidoyer. Sur le bilan des lois suédoise et néerlandaise (pénalisation des "clients" et des proxénètes contre dépénalisation du proxénétisme et statut de la prostitution), il montre que la politique suédoise exige moins de traque policière que celle des Pays-Bas et qu’au final, elle engendre moins de clandestinité. Sur les concepts de consentement et de liberté, il rappelle que le consentement fut déjà utilisé par les théoriciens de l’esclavage et que la liberté du marché ouvre en réalité, dans une société marquée par le capitalisme proxénète, un boulevard à une économie de la contrainte.

Mais c’est la pénalisation des clients, point de clivage majeur, qu’il dissèque le plus méthodiquement. Pour lui, instaurer une inégalité judiciaire en décriminalisant les personnes prostituées d’une part, et en pénalisant les "clients" de l’autre, serait un moyen de lutter contre l’inégalité plus fondamentale que constitue le rapport prostitutionnel. Pour traduire cette inégalité, Martine rejette l’expression de travail du sexe et avance la notion de viol-location, qu’il explicite comme le paiement d’une sorte de loyer légitime et déculpabilise l’abus sexuel, et en organise la répétition. Persister à permettre cette transaction, c’est selon lui autoriser une immense “tournante” dont la société est complice. Il met ainsi en exergue les dégâts psychiques qu’occasionne le fait de mettre son intimité à la disposition d’autrui. Il fustige même un certain négationnisme visant à expliquer la souffrance des prostituéEs uniquement par la précarité ou l’esclavage ou à l’assimiler à une performance artistique.

Face au déni de ces préjudices, il explore la notion de vulnérabilité intime et prône le droit à la protection de l’intégrité de l’intimité sexuelle. Usant de comparaisons avec le code de la route, il estime que, loin de prescrire une forme de sexualité, l’interdiction d’achat d’acte sexuel permettrait de protéger la liberté d’expérience contre les risques de violence et d’abus de pouvoir propres aux rapports sexuels (où les chauffards sont nombreux).

Enfin, il s’interroge sur les conditions concrètes d’efficacité d’une loi abolitionniste. Refusant la pérennisation corporatiste d’un métier inutile et dangereux, l’auteur se prononce pour des politiques sociales visant à rompre la spirale de la précarité et du déclassement social, et pour une réorientation complète des pratiques policières : en finir avec la traque aux prostituéEs, s’abstenir de toute stigmatisation, leur proposer essentiellement secours et sécurité.

Au fil de la lecture, on peut tiquer sur certains points : la demi-médaille décernée à la Suisse qui fait pourtant face à une explosion des réseaux et prostitue en toute légalité des gamines de 16 ans [1] ; les réponses à trouver du côté du libertinage, lieu de reproduction de tous les poncifs de la domination masculine, ce dont l’auteur est d’ailleurs parfaitement conscient.

Reste que son argumentaire est émaillé d’exemples qui font mouche. A ceux qui prétendent que l’opinion n’est pas prête à accepter une pénalisation des clients, il oppose que c’est le même argument qui a retardé des dizaines d’années l’accès des françaises au droit de vote. Aux sceptiques de l’abolition, il rappelle que le duel, ce joyau de la tradition machiste, interdit au début du 17e siècle, a bel et bien fini par être éradiqué. Sa contribution au débat est à saluer, de même que son objectif : participer à un changement qui n’est rien d’autre qu’un enjeu de civilisation.

Notes

[1Ce n’est qu’en septembre 2013, soit après l’écriture du livre, que le Conseil National Suisse a enfin, après des années de tergiversations, décidé d’interdire le recours à la prostitution des mineur-e-s. Jusqu’à présent, seul le Canton de Genève y était parvenu (bien tardivement, en 2010). En février 2013, le Canton de Vaud avait échoué à mettre en place une telle législation.


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