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Nine Antico

Coney Island Baby

L’Association, 2010

novembre 2010, par Maya Larguet

Jeunes filles, avez-vous la moindre idée de là où vous mettez les pieds ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, celui qui calé au fond de son fauteuil semble vouloir décourager les deux jeunes filles venues lui proposer leurs charmes n’est autre qu’Hugh Hefner, le patron de Playboy. Pour les éclairer sur la réalité de la carrière que ses visiteuses espèrent embrasser, ce dernier entreprend de leur raconter la vie de deux figures érotiques américaines : la pin-up Bettie Page, célèbre modèle de Playboy, et la star du porno Linda Lovelace, héroïne du film Gorge profonde, sorti en 1972.

Un moyen habile pour l’auteure française de bande-dessinée Nine Antico de croiser à travers une série de flash-blacks alternés les biographies de ces femmes qui ont nourri des rêves de gloire pour échapper à leur milieu, qui sont toutes deux devenues des icônes sexuelles et qui ont chacune fini par se brûler les ailes.

Bettie Page et Linda Lovelace rêvaient de raffinement, de beauté, de liberté. Aucune ne deviendra grande comédienne à Hollywood. La première finira par se réfugier dans la religion, sombrera dans une sévère dépression et connaîtra l’hôpital psychiatrique. La seconde militera ardemment contre la pornographie et rejoindra un temps le rang des féministes qu’elle accusera à leur tour de manipulation, leur reprochant d’instrumentaliser ses souffrances.

Malgré quelques longueurs, Coney Island Baby trouve sa force dans la critique en creux que Nine Antico, auteure pas encore trentenaire, fait de l’univers porno : La pornographie est à l’érotisme ce que le viol est au sexe, fait-elle dire à Linda Lovelace qui révèle les dessous de ses débuts cinématographiques : Linda Lovelace était l’esclave de Chuck Traynor, mon premier mari, qui m’a battue, violée, prostituée pour assouvir ses pulsions sadiques. Quand vous regardez “Gorge profonde” c’est à mon viol que vous assistez, ni plus ni moins.

La dessinatrice pointe ainsi les ravages d’une industrie du sexe qui s’épanouit dans un système capitaliste qui laisse croire que le succès peut se conquérir à n’importe quel prix. A Linda Lovelace devenue militante anti-porno, une journaliste fait remarquer : Vous anéantissez leur fantasme. Jusqu’ici vous aviez servi leur cause, vous étiez cette femme qui suce des bites - pardonnez mon langage - et qui s’en porte très bien. Dans ce monde où le sexe est un commerce, tout se vend et il faut toujours jouir davantage.

L’Amérique puritaine et hypocrite des années 50 s’encanaille grâce à des clichés interdits sur lesquels Bettie Page apparaît ligotée et entravée tandis que vingt ans plus tard Jackie Kennedy, Franck Sinatra et d’autres se pressent pour aller voir une œuvre financée par la mafia sous prétexte de libération sexuelle et d’être intrigués par le "porno-chic".

Si Nine Antico se défend d’avoir produit une œuvre militante, on sent néanmoins chez elle une sincère empathie à l’égard de ses personnages abîmés par la vie. Et sans doute est-ce un peu elle qui, cachée derrière la figure d’Hugh Hefner au moment de laisser repartir ses deux prétendantes, interroge : le jeu en vaut-il la chandelle ? Car derrière ces deux icônes, combien de filles ont uniquement eu droit au revers de la médaille sans entrer dans la légende ?


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