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Amir Valle

La Havane Babylone. La prostitution à Cuba

Metailié, 2010.

juin 2010, par Morgane Bréard

À Cuba, on appelle jinetera (cavaleuse), la femme entre treize et trente ans qui vend son corps au touriste en échange d’un bénéfice quelconque. C’est une version tropicale caribéenne et cubaine de la prostituée d’autres pays.

« Cavaleuse », ce terme presque affectueux recouvre une réalité sordide, celle de l’explosion de la prostitution sur l’île à la fin des années 90, après la chute de l’empire soviétique qui soutenait l’économie cubaine. Amir Valle, journaliste et écrivain cubain, s’est penché avec rigueur et humanité sur ce phénomène.

Fruit d’une recherche de dix ans dans les archives et les documents historiques, son enquête menée entre 1994 et 2006 est aussi un extraordinaire témoignage humain. L’auteur a recueilli les confidences de dizaines de prostituées, confrontant leurs récits émouvants et terrifiants aux paroles de ceux qui les exploitent : proxénètes, trafiquants de drogue, propriétaires de bordels clandestins, mais aussi élites et policiers corrompus, directeurs d’hôtel, chauffeurs de taxi... qui ont su faire renaître un « marché du sexe » pourtant combattu par le régime castriste dès sa prise de pouvoir en 1959.

L’intérêt de l’ouvrage d’Amir Valle est d’entrecroiser enquête journalistique et travail d’historien. En contrepoint des portraits acérés et sensibles des « cavaleuses », il nous livre une analyse historique et économique minutieuse de la prostitution dans l’île depuis… le deuxième voyage de Christophe Colomb en 1494 ! Laquelle montre que dès les débuts de la conquête espagnole la prostitution est intimement liée à l’économie de l’île : de la fameuse « cabane aux services sexuels » dans laquelle le premier gouverneur de Cuba enfermait les Indiennes taïnos (1514), prélude à l’esclavage sexuel à grande échelle des indigènes puis des Africaines issues de la traite négrière, jusqu’au « bordel de l’Amérique », fruit de la collaboration entre la mafia nord-américaine et le régime fantoche de Batista dans les années 1950.

Seule véritable rupture dans cette Histoire cubaine marquée par le commerce des corps, l’arrivée des castristes au pouvoir en 1959. De masse, la prostitution devient marginale jusqu’en 1980 grâce l’amélioration des conditions de vie et à l’émancipation des femmes encouragée par le régime communiste. Une rupture historique balayée moins de trente plus tard par le désastre économique des années 90 et la réouverture de l’île au tourisme.

Aujourd’hui, la « cavaleuse » est devenue un personnage important de la société cubaine qui suscite l’envie pour le niveau de vie qu’elle a réussi à atteindre. Mais à quel prix ! Si quelques-unes réussissent à quitter l’île en épousant l’un de leurs clients étrangers, la plupart décèdent de mort violente ou du sida, ou survivent dans la misère après avoir été défigurées ou mutilées dans la guerre que se livrent les proxénètes pour le contrôle du marché du sexe. A travers le récit des destins plus ou moins tragiques de Tania, Loretta, Mandy ou Myrna, la Havane Babylone fait appel à notre sensibilité pour nous montrer l’envers d’une carte postale vendue par les tour-opérateurs du monde entier.

P.-S.

Publié dans Prostitution et Société numéro 166.


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