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Louise Michel, la Commune de Paris et la prostitution

janvier 2011, par Elise Guiraud, Philippe Gastrein

Le 21 janvier 1905, une foule immense accompagnait la dépouille de Louise Michel au cimetière de Levallois. En guise de commémoration, nous vous proposons quelques citations de ses Mémoires à propos de la prostitution, ainsi que le rappel d’une initiative méconnue de la Commune de Paris visant à juguler cetteexploitation commerciale de créatures humaines par d’autres créatures humaines...

Louise Michel (29 mai 1830 – 10 janvier 1905)

Institutrice, elle s’installe à Paris en 1856, où elle rencontre Jules Vallès, Eugène Varlin... et correspond avec Victor Hugo. Elle collabore au journal Le cri du peuple. Lors de la Commune de Paris (mars – mai 1871), elle participe de toutes ses forces à l’insurrection. Après la « semaine sanglante » (22 – 28 mai 1871), Louise Michel est déportée en Nouvelle-Calédonie avec de nombreux communards. De retour en France, sept ans plus tard, elle écrit, donne des conférences, et participe à diverses actions révolutionnaires qui lui valent de nouvelles condamnations. Elle meurt le 10 janvier 1905 à Marseille lors d’une tournée de conférences. Ses funérailles, le 21 janvier 1905, sont suivies à Paris par des milliers de personnes.

L’émancipation des femmes est au nombre de ses combats : Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine, remarque t-elle dans ses Mémoires [1]. Emprisonnée à maintes reprises, elle rencontre à cette occasion les malheureuses qu’on abreuve de honte parce qu’on en a fait des prostituées, comme si la honte était pour les victimes et non pour les assassins.
Nous reproduisons quelques extraits de ses Mémoires, qui nous frappent par leur lucidité et leur mordant.

- Le négoce des proxénètes et des "clients"

Si les grands négociants des marchés de femmes qui parcourent l’Europe pour leur négoce, étaient chacun au bout d’une corde, ce n’est pas moi qui irais la couper.

Il y a entre les propriétaires des maisons de prostitution échange de femmes, comme il y a échange de chevaux ou de bœufs entre agriculteurs ; ce sont des troupeaux, le bétail humain est celui qui rapporte le plus.

Quand les michets [les « clients »] (...) trouvent une femelle trop surmenée ou qu’ils en sont las, le propriétaire s’arrange pour que la fille doive à la maison une somme dont elle ne pourra jamais s’acquitter ; cela la fait esclave, alors on la troque dans tous les maquignonnages possibles. Il faut que le bétail aille dans l’étable où il sera plus profitable aux traficants.

- Les prisons, un lieu de recrutement pour les proxénètes

De vieilles misérables trouvent moyen de se faire emprisonner pendant quelques mois, et elles recrutent, elles racolent toutes les jolies filles qui y sont échouées : il n’y a plus besoin qu’elles craignent d’avoir faim en sortant elles feront la noce.
Oui, elles la feront, la noce, à en crever ! (…) C’est la noce, la noce des bourgeois en appétit.

- La femme elle-même doit être l’artisan de son émancipation...

Et si, quand une pauvre fille (…) s’aperçoit où elle est, et se trouve dans l’impossibilité d’en sortir, elle étranglait de ses mains vengeresses un des misérables qui l’y retiennent ; si elle mettait le feu à ce lieu maudit, cela vaudrait mieux que d’attendre le résultat des plaidoiries à ce sujet...

- La prostitution, une facette de l’appropriation du corps des femmes par les hommes

Est-ce qu’il n’y a pas des marchés où l’on vend, dans la rue, aux étalages des trottoirs, les belles filles du peuple, tandis que les filles des riches sont vendues pour leur dot ? L’une, la prend qui veut ; l’autre, on la donne à qui on veut. La prostitution est la même.

La Commune de Paris et la prostitution

  • Les paragraphes suivants sont extraits de "La prostitution à Paris pendant la commune. La politique ambigüe du gouvernement révolutionnaire", par Claudine Legardinier, Prostitution et Société numéro 119, octobre - décembre 1997.

Sensible au problème de la prostitution, le gouvernement révolutionnaire de la Commune de Paris, en 1871, a mené en la matière une politique contradictoire, partagée entre une vision nouvelle et audacieuse et le réflexe réactionnaire.

Ainsi, les maisons de tolérance sont fermées dans tout le XIème arrondissement dès mai 1871. Les motivations de l’arrêté promulgué à cet effet font valoir, en s’appuyant sur une comparaison avec la traite des Noirs, la nécessité d’aboutir à la suppression du trafic odieux des marchands d’hommes, et l’impossibilité d’admettre l’exploitation commerciale de créatures humaines par d’autres créatures humaines.

La délégation communale du XIème va plus loin en affirmant que la société est responsable et solidaire des désordres engendrés par la prostitution, que la cause générale du phénomène est à chercher dans le manque d’instruction et de travail et que le seul remède doit être l’organisation intelligente du travail des femmes.

On proclame également la suppression du Bureau des Mœurs au nom de la liberté de la femme. C’est la fin - hélas provisoire - des deux piliers de la politique réglementariste : l’inscription des femmes prostituées et l’obligation qui leur est faite de se soumettre à une surveillance médicale.

Mais cette démarche progressiste est gâtée par les réflexes du temps. Un arrêté interdit bientôt dans le XIème arrondissement la circulation sur la voie publique des femmes livrées à la prostitution, sous peine d’arrestation immédiate.

Ces éléments sont rapportés dans l’ouvrage La prostitution à Paris et à Londres, 1789-1871, seconde édition (1872), par Charles Jérôme Lecour, chef de la première division à la Préfecture de Police et versaillais réfugié auprès d’Adolphe Thiers pendant la Commune de Paris. Chantre enthousiaste du réglementarisme, Lecour voue bien entendu cette politique originale aux gémonies. Il ironise sur les décisions révolutionnaires, qu’il ramène à d’emphatiques déclarations. Selon Lecour, le nouveau pouvoir encourage plutôt l’anarchie ; à l’en croire, beaucoup de filles publiques ou insoumises auraient été relaxées de façon injustifiée, d’hôpitaux-prisons tels que Saint-Lazare.

Mais l’exaspération de l’homme de confiance de la Préfecture de Police est à son comble lorsqu’il constate que les révolutionnaires et les personnes prostituées font cause commune : On comptait des prostituées en armes dans les rangs des insurgés. Il y en eut qui prirent part aux barricades...

Nul ne sait ce qu’il serait advenu de la balbutiante politique menée par les Révolutionnaires. L’épisode, en effet, fut de très courte durée. Après l’écrasement sanglant de la Commune, le gouvernement de Thiers procède énergiquement dans la bataille contre la prostitution clandestine dont les scandales s’étalaient partout. Enfin rassuré, Lecour estime que la répression s’exerce alors d’une manière proportionnée à l’importance des désordres...

En huit mois (de juin 1871 à janvier 1872), la police procède ainsi à plus de six mille arrestations pour faits de prostitution ! La parenthèse communarde refermée, l’État revient avec soulagement à la case départ. Premier symbole, la réouverture des "maisons de tolérance" : si dix-neuf d’entre elles avaient été fermées sous le siège et la Commune, quinze sont bientôt rouvertes, ce qui porte leur nombre à cent quarante-deux en 1872. Cette timide tentative de la Commune n’aura plus de suite ample et officielle qu’en 1946 avec l’adoption de la loi Marthe Richard ...

P.-S.

La première photo utilisée pour illustrer cet article provient du site universitaire québécois Les classiques des sciences sociales. Ce site propose une édition en ligne de La Commune, écrit par Louise Michel en 1898.

La seconde photo est un montage réalisée par le [Collectif Abolition2012.

À lire également sur notre site : Anarchisme, féminisme contre le système prostitutionnel.

Notes

[1Toutes les citations de cet article sont extraites de Mémoires de Louise Michel écrits par elle-même, 1886. Cet ouvrage peut être consulté sur le site Gallica.


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