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Aux sources de l’abolitionnisme

janvier 2010, par Fabienne Rigal

Le mot "abolitionnisme", employé au sujet de la prostitution, apparaît en Angleterre dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Il est choisi en référence à la lutte qui a été menée pour l’abolition de l’esclavage.

La réglementation de la prostitution a des origines anciennes. En Grèce Antique, le législateur Solon organise les premiers bordels étatiques, imposables, sources de revenus pour les communes et pour l’Etat.

La naissance de l’abolitionnisme : abolir la réglementation de la prostitution

En France, la réglementation est théorisée au 19ème siècle par le docteur Parent-Duchâtelet [1], chantre de l’hygiénisme, qui compare la prostitution à un réseau d’égouts. Le réglementarisme prend sa source dans l’idée que la prostitution est un mal nécessaire, qu’il faut organiser. À l’heure où sévit la syphilis, cette organisation est censée préserver la société "honnête" et notamment les soldats des maladies vénériennes.
En enfermant les femmes dans des maisons closes, en les soumettant au contrôle médical, ce n’est bien sûr pas elles qu’il s’agit de protéger, mais le "client" et sa famille.

À la double surveillance des médecins et des proxénétes s’ajoute celle la police des moeurs nouvellement créée : les personnes prostituées doivent se déclarer, on dit qu’elles sont mises en carte. Ce modèle, appelé système français, est imité dans les colonies et dans de nombreux pays européens.

En Angleterre, des lois similaires, les British contagious disease’s acts, qui attentent aux libertés les plus élémentaires, sont votées en 1860. Ces décrets entraînent sous l’impulsion de Josephine Butler une vaste levée de boucliers, au Royaume-Uni puis plus largement en Europe et aux États-Unis, qui aboutit à un Manifeste en 1870. L’action demeure limitée à l’Angleterre pendant 4 ans, puis prend une dimension internationale.

Un groupe de pression voit le jour en France. Certains meetings rassemblent jusqu’à 2000 personnes en 1877, année qui voit la création de la Fédération abolitionniste internationale. La campagne s’exporte aux États-Unis. De nombreux pays abolissent la réglementation et suppriment les maisons closes.
Pas la France, cependant, où l’hygiénisme est bien implanté.

Ce premier courant abolitionniste est multiple : féminisme, moralisme religieux, libéralisme, progressisme... Le mouvement se débarrasse peu à peu de ses scories prohibitionnistes : les courants réactionnaires favorables à la répression de la "débauche" et des relations sexuelles hors mariage périclitent face au développement d’une dimension humaniste, prônant les libertés individuelles.

Victor Hugo, Jean Jaurès, Victor Schoelcher affichent d’ailleurs leur soutien à la Fédération internationale abolitionniste.

Les abolitionnistes pointent du doigt l’inefficacité du réglementarisme en matière de santé publique. C’est d’ailleurs cet argument qui sera décisif dans la fermeture des maisons closes en 1946, les médecins étant de plus en plus nombreux à dénoncer la fausse garantie sanitaire présentée par les maisons closes, et donc leur dangerosité.

En 1885, en Angleterre, Josephine Butler obtient une victoire. Le Criminal Law Amendment Act éleve l’âge du consentement sexuel à 16 ans et impose des peines aux trafiquants, aux tenanciers de maisons closes et à ceux qui exploitent la prostitution des femmes.

En 1904, le premier accord international sur la traite des blanches est signé à Paris, suivi par d’autres traités en 1910, 1921 et 1933. En 1926, une enquête internationale de la Société des Nations fait apparaître le lien entre traite et prostitution et condamne les maisons closes et toutes les formes de traite.

Le mouvement abolitionniste connaît une perte de vitesse en France à la fin du 19ème siècle, mais ce sont surtout la première puis la deuxième guerre mondiale qui provoqueront un retour en force du règlementarisme.
L’argument sanitaire refait surface, appuyé par la protection des soldats et la politique nataliste qui impose de distinguer les femmes prostituées des honnêtes mères de famille. Le régime de Vichy achève de rendre une légitimité aux règlementaristes ; un syndicat de propriétaires de maisons closes voit d’ailleurs le jour.

Le renouveau de l’abolitionnisme n’est possible qu’au sortir de la guerre de 39-45. Le retour à l’univers carcéral des maisons closes voulu par le régime de Vichy, leur collaboration avec l’occupant, l’arrivée des antibiotiques (qui font reculer l’excuse sanitaire), mais aussi le vent humaniste qui souffle sur l’Europe, la défense des droits de l’homme, la nouvelle place faite à la femme sont autant d’arguments qui mèneront à la première grande décision abolitionniste en France : la loi Marthe Richard, et la fermeture des maisons closes le 13 avril 1946.

Une semaine plus tard, le fichier des personnes prostituées, l’encartement et le contrôle sanitaire sont cependant remis en place. Entre autres pour lutter contre ces dispositions, en février 1946 est enregistrée l’association "Le Nid", officialisant les réalisations de Germaine Campion, ancienne prostituée, et d’André-Marie Talvas, qui dès 1937 avaient créé des lieux d’accueil pour les personnes.

Dans la droite ligne de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, l’ONU adopte le 2 décembre 1949 la Convention internationale pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui, premier texte universel à poser un interdit symbolique du proxénétisme et à affirmer le devoir de protection des femmes victimes de la traite et de la prostitution. La France la ratifie en 1960, supprimant alors fichage et contrôle sanitaire.

Le “néo-abolitionnisme” ou l’abolitionnisme féministe
Abolir la prostitution

A partir de 1980, des féministes de Norvège, de Suède, des Philippines, des Etats-unis... constituent des fronts anti-prostitution. Norvégiennes et Philippines entreprennent ainsi des actions contre le tourisme sexuel dans le aéroports d’Oslo et Manille. En 1986, l’UNESCO organise à Madrid un colloque international d’experts sur les causes socioculturelles de la prostitution et les stratégies contre le proxénétisme et l’exploitation sexuelle des femmes.

En 1988, Kathleen Barry crée la CATW (Coalition against trafficking of women), première ONG internationale luttant spécifiquement contre la traite et l’exploitation sexuelle. Le Penn State Report (1991) élaboré avec l’Unesco, formule une exigence éthique : l’avènement d’une société sans prostitution.

La campagne menée dès les années 1980 par des féministes suédoises contre la violence à l’encontre des femmes débouche sur une nouvelle loi dite La paix des femmes (1999), dont un des articles pénalise les acheteurs de "services sexuels". Cette loi affirme que la prostitution est une violence faite aux femmes (notamment) et un obstacle majeur à l’accès à l’égalité. La Suède a depuis été imitée par la Norvège (2008) et l’Islande (2009).

L’abolitionnisme, définition

L’abolitionnisme est la doctrine de ceux qui demandent l’abolition d’une loi, d’une coutume, ici l’abolition du système prostitutionnel. Mettant en cause le traditionnel "droit" des hommes à disposer du corps des femmes et à en tirer profit, l’abolitionnisme élabore une véritable liberté sexuelle, dégagée de l’intrusion de l’argent, de la violence et de l’exploitation.

Cette démarche est conçue pour améliorer les droits de toutes les femmes et leur statut dans la société, et promeut un rapport Nord-Sud plus égalitaire, s’opposant à ce que les pays en développement deviennent une base de loisirs et d’exutoire pour les pays riches.

Elle nourrit des modes d’action variés à différents niveaux :

- luttes immédiates aux côtés des personnes prostituées : contre leur pénalisation (mouvement de 1975, luttes renouvellées pour l’abrogation du délit de "racolage", pour les soutenir vers la sortie de la prostitution) ;

- au sein du mouvement global de promotion des droits des femmes.Rappelons par exemple que lors de la Commune de Paris en 1871, marquée par une forte participation des femmes, sont défendus les principes de l’égalité des salaires, de l’union libre... et de l’abolition de la prostitution, dénoncée comme violence et exploitation [2] ;

- bataille politique de l’échelon local au mondial, du refus de la "chasse aux personnes prostituées" sur le trottoir de nos villes, à la mobilisation contre les politiques favorables au proxénétisme en Europe... ;

- travail d’éducation – notamment auprès des enfants – à l’autonomie sexuelle et affective, passant par le respect des choix et des désirs de l’autre ;

- l’abolitionnisme, fonction des réalités sociales propres à l’époque, rejoint enfin des luttes plus générales, telles que le refus de la marchandisation des personnes.

P.-S.

Bibliographie :
Alain Corbin, Les filles de noce, Flammarion, 1982.
Malka Marcovich, La traite des femmes dans le monde, in Le livre noir de la condition des femmes, éd. XO, 2006.

Publié dans Prostitution et Société numéro 164.

Notes

[1Le docteur Parent-Duchâtelet est l’auteur d’une vaste somme parue en 1836 et intitulée De la prostitution dans la ville deParis considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration, qui eut une influence considérable.


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