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Jean-Louis Godard

Anticipation : l’amour en l’an 2000

1967

janvier 2011, par Paule Palacios-Dalens

Ce court-métrage a été réalisé par Jean-Luc Godard en 1967 alors qu’il achève le tournage de Deux trois choses que je sais d’elle dont l’un des thèmes principaux est la prostitution occasionnelle dans les grands ensembles. L’aménagement de la ville, observe-t-il alors, y est fait de telle sorte que tout conduit la population à se prostituer. Dans le scénario d’« Anticipation », Godard pousse un peu plus loin sa démonstration en mettant en scène un monde où l’État, proxénète, prend en charge la prostitution. Une fable futuriste à la fois satirique et poétique.

Orly. Des avions atterrissent en provenance de galaxies lointaines, des passagers descendent et sont identifiés par leurs paumes de mains puis triés. Un homme puis une femme sont ainsi contrôlés et dirigés vers une salle d’attente. Passagers en transit sont priés d’obéir aux usages terrestres, nous informe une voix féminine dans un micro. La division rigoureuse des sexes répond à ce même diktat qui pourrait se résumer en trois mots : rendement, obéissance, récompense.

Chacun•e d’entre eux se voit ainsi proposer un magazine, respectivement par un soldat et une soldate, qu’ils feuillettent attentivement. En fait de magazine, il s’agit d’un catalogue comportant des images pornographiques, d’hommes et de femmes, qu’ils sont invités à sélectionner. C’est le livre de l’amour physique. La passagère désigne un homme de son choix et quitte la salle d’attente, précédée de la soldate. On ne la verra plus, pas plus qu’on assistera à ses ébats. Elle disparaît du récit. Quoi que totalitaire, la parité entre les sexes s’arrêtera donc là. Le client est, semble-t-il, difficilement envisageable au féminin. L’effet de symétrie dans le traitement accordé aux deux sexes s’achève, l’inversion du schéma classique de domination y étant visiblement trop improbable même dans un scénario d’anticipation.

Nous suivrons l’homme, John Dimitrios. Le voyageur 14 est conduit dans un hôtel moderne et froid. Le garçon d’étage larbin 1204 dispose le nécessaire près du lit : des bidons Antar, des flacons pressurisés.

La femme choisie est encadrée par un commissaire du ministère des Loisirs, proxénète aux allures de militaire, secondé par un groom. Honneur à votre ego, voici l’objet de notre conversation, annonce-t-il en présentant la commande. Il claque des doigts, la prostituée s’ébranle, son expression éteinte. Vêtue d’une robe courte, elle porte autour du cou un collier carré qui maintient son vêtement. Elle n’est libérée de ses fers que pour assouvir les désirs sexuels du demandeur. La femme dépose sans entrain sa trousse à outils sur la table de chevet pour déboulonner le collier. Elle ne peut le faire seule, le client doit prendre part à ce jeu érotique. Non sans dérision, la séance d’éffeuillage vire à l’opération de mécanique, avec clé, tenaille et tournevis. Le rituel est triste, on n’en voit que les chaînes. La robe tombe. Machinalement, la femme gagne la salle de bain, se recoiffe, retire sa culotte et s’allonge nue dans le lit. Le client est déconcerté : Voune par lepas (Vous ne parlez pas ?), dit-il de sa voix de machine. Il prend le téléphone pour faire un autre choix.

Le commissaire reparaît immédiatement. Elnemex Ittepa (Elle ne m’excite pas), expliquera M. Dimitrios. La prostituée sort de la chambre, tirée par son collier. Le proxénète enchaîne : Tout ceci est exceptionnel. Le budget des personnes en transit est strictement établi. L’argent ne signale plus l’exploitation, devenue abstraite et bureaucratique.

Malgré la loi qui stipule qu’une seule femme par jour n’est autorisée, une seconde prostituée, Eléonore Roméovitch, incarnée par Anna Karina, lui est présentée. Elle est souriante, avenante et parle. Elle ne fait que parler. Telle est sa fonction. Vêtue d’une robe de princesse, elle lisse ses cheveux avec un peigne démesuré, dont elle joue comme d’un instrument pour accompagner ses paroles. Les prostituées qui se mettent toutes nues, c’est l’amour physique, dit-elle. Elles connaissent tous les gestes de l’amour. Moi je connais toutes les paroles. Je suis l’amour sentimental.

Pour exciter son client, Eléonore récite des vers inspirés du Cantique des cantiques. Mais le client lui répète : Sanemex Ittepa ! (Ca ne m’excite pas), puis il affine : Ilman quelège este (il manque les gestes). Sur la défensive, Eléonore rétorque : Mais le commissaire ne vous a pas dit ? Tout est spécialisé maintenant (…) Les deux ensemble, ce n’est pas possible. Je ne peux pas parler avec mes jambes, ma poitrine, mes yeux. Inquiète, elle s’enquiert, Vous allez me dénoncer ?

Le client, tout aussi contraint, réitère son constat : Non, mais il manque les gestes. S’ensuit un échange pour sortir de cet étau. La prostituée délaisse sa panoplie de langage : du Noble Dimitrius au vouvoiement, elle glisse inopinément au tutoiement, signe d’une réelle intimité. Un vrai dialogue se noue. Le client émet une hypothèse, Eléonore prolonge sa pensée, dans une sorte d’osmose. Leur vient alors une idée : En mettant nos bouches l’une contre l’autre, on se parlera, on se caressera en même temps. De ce rapprochement naît un baiser, qu’ils réinventent à deux à force de tâtonnement. La voix d’Etat proxénète résonne alors : Négatif, négatif, négatif. Voyageur 14 et prostituée 703 ont découvert quelque chose. Négatif. Ils font l’amour. Le langage et le bonheur en même temps. Négatif, négatif, négatif.

L’image grésille, blanchit et change de tonalité. Anna Karina se tourne vers nous et esquisse un sourire. Comme en état de grâce, elle passe de l’autre côté du miroir et s’affranchit. L’homme et la femme ont réinventé l’amour.


Ce court-métrage de Jean-Luc Godard constitue un épisode dans un film intitulé Le plus vieux métier du monde. Six sketches réalisés par des auteurs différents (Claude Autant-Lara, Philippe de Broca, Mauro Bolognini,
Jean-Luc Godard, Franco Indovina, Michael Pfelghar) composent cette comédie dont le thème est la prostitution à travers les âges : l’ère préhistorique, les nuits
romaines, la révolution française, la Belle époque, aujourd’hui et l’amour en 2000.
 


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