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Céline Sciamma

Portrait de la jeune fille en feu

septembre 2019, par Sandrine Goldschmidt

Dans Portrait de la jeune fille en feu, histoire d’amour entre une peintre et la femme dont elle doit faire le portrait en vue d’un mariage au XVIIIe siècle, Céline Sciamma fait le pari de représenter le désir et l’amour dans l’égalité. Pari totalement réussi. Le fait que l’histoire d’amour soit lesbienne, et que le ressort du film soit l’égalité, fait émerger une représentation nouvelle de ce que pourrait être l’amour nouveau, libéré du patriarcat.

L’amour dans l’égalité. C’est le pari révolutionnaire du nouveau film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu. Révolutionnaire, car si parfois, certaines ou certains parlent de la possibilité que l’égalité puisse être la source du désir et la condition de la réalité de l’amour, on n’avait jamais vu ça au cinéma, toujours ancré dans les schémas patriarcaux les plus durs. Car le septième art, qui en France n’est décidément pas encore passé par la case #metoo, continue à se complaire dans la représentation de l’amour comme une domination.

Révolutionnaire, car c’est justement le projet annoncé par la réalisatrice, de montrer quelque chose de nouveau, de tenter l’invention d’une représentation jamais faite, et de voir si ça fonctionnait. La réussite est totale. Céline Sciamma, a écrit le film pour Adèle Haenel, qui joue Heloïse, une des deux amantes. Celle-ci, lors de la présentation du film au cinéma Le Méliès à Montreuil à laquelle nous avons assisté, à expliqué comment elle avait travaillé pour incarner cette femme, condamnée au mariage, objet de transaction entre les hommes-propriétaires, qui, en rencontrant Marianne (Noémie Merlant, superbe), devient sujet, le temps de quelques jours volés au monde des hommes.

D’ailleurs, le film n’a pas besoin d’hommes violents, ni d’actions spectaculaires, pour montrer l’horreur du patriarcat pour les femmes...il suffit que pendant tout le film, les hommes soient « hors-cadre ». Cela permet aux héroïnes, et aux spectateurs/trices de l’oublier un moment -le temps du flash-back - et de se libérer. Il suffit qu’ils reparaissent, pour que d’un coup, toute l’horreur du destin patriarcal qui attend les femmes revienne. Sous forme de boutade, lors de la présentation du film au Méliès, la réalisatrice l’a dit : « pas besoin de faire très spectaculaire pour réussir ici le film d’horreur, il a suffi de faire revenir l’homme dans le cadre ».

Représenter le désir
On pourrait d’ailleurs également dire du film qu’il montre toute la vacuité du film pornographique, et surtout de celles et ceux qui le défendent comme un art possible, mettant de côté qu’il s’agit de commanditer pour l’excitation du spectateur, des violences sexuelles..

En effet, dans Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma ne montre pas les actes sexuels entre les deux femmes. Elle n’a pas besoin de le faire pour représenter le désir et la sexualité. En filmant les regards entre Héloïse et Marianne, en inventant ces images, cette liberté donnée aux actrices d’être « sujet » du film qu’elles tournent, et pas objets utilisés par le réalisateur-voyeur pour le spectateur-voyeur, elle nous montre bien plus de ce qui fait naître le désir entre deux êtres, elle nous excite bien plus (mais différement) que toutes les « vie d’Adèle » ou films pornos. Ensemble, actrices et réalisatrice, inventent à l’écran une représentation de l’égalité (aussi de classe, avec la servante, qui est le troisième personnage essentiel du film). Le moins que l’on puisse dire, encore une fois, c’est qu’au cinéma, c’est révolutionnaire. Et ça fait du bien.

C’est aussi bien trop souvent encore révolutionnaire dans la vraie vie, particulièrement entre hommes et femmes. Portrait de la jeune fille en feu est un portrait profondément féministe de l’amour et du désir. On peut y voir aussi la représentation au cinéma de cet « amour-camaraderie » dont Alexandra Kollontaï, écrivaine communiste et féministe, imaginait la possibilité dans « La révolution, le féminisme, l’amour et la liberté ».


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