dernière mise à jour ¬ 19/03/20 | jeudi 19 mars 2020 | je m'abonne | sommaires

Filles de joie

mars 2020, par Sandrine Goldschmidt

Enfin une fiction qui ne montre pas la prostitution comme une voie d’émancipation mais dans un continuum de violences patriarcales. Tout en ne prenant pas position sur le système prostitutionnel, Filles de joie fait écho à de nombreux témoignages de personnes prostituées que nous avons publiés dans cette revue. Sans convaincre totalement.

Trois femmes, Axelle, Conso et Dominique, qui vivent à Roubaix, se retrouvent tous les matins pour se rendre en voiture en Belgique dans un
bordel local. Axelle (Sara Forestier) est mère de trois enfants, et harcelée par
son ex-conjoint violent. Dominique (Noémie Lvovsky) est infirmière et
mère de deux adolescent·es, épouse d’un homme effacé. Conso (Annabelle
Lengronne), jeune femme noire, file le parfait amour avec son compagnon
blanc – c’est en tout cas ce qu’elle espère.
Stigmatisation et violence, de la part des « clients », sont omniprésentes dans leur parcours. Le début du film offre une scène brillante, lorsque les trois femmes se défendent des insultes et moqueries sexistes des jeunes
garçons de leur quartier en répétant : « on n’est pas des steaks hachés », faisant écho à tant de témoignages publiés ici.

« On a de la haine. Il y a ceux qui négocient les prix, qui trouvent
que c’est trop cher. Vous avez l’impression d’être un morceau de
viande chez le boucher. »

Fiona, PS n°162, juil.-sept. 2008

Plusieurs scènes, dans la « salle d’attente » du bordel, où elles attendent le « client », évoquent sans appel la violence subie. Par exemple, sur l’effet de la « première passe » – premier viol tarifé, celui qui change tout. Celle qui vient de le subir est dans un état total de sidération et ne sera plus jamais la
même.

« Je m’en souviens comme si c’était hier. Après, je suis allée prendre une douche. Une heure, je suis restée à essayer de me décrasser. J’étais en larmes. Ma copine m’avait dit : tu verras, c’est le premier qui coûte. »

Suzanne, PS n°126, juil.-sept. 1999

Le dégoût, ensuite. Même Dominique, qui semble vivre mieux que les autres son activité et paraît sereine, finit par l’admettre. Les « clients » inspirent le dégoût. Et alors qu’elle ressent de la honte, c’est une de ses copines qui rétablit : « ce n’est pas à nous d’avoir honte, mais à
eux »
.

« Ces mecs finissent par vous dégoûter. Sans son cul, on ne serait
rien. On se dit que finalement, on ne sait rien faire d’autre. »

Noémie, PS n° 160, janv.-mars 2008

Le racisme, encore. Le « gentil garçon blanc" du début s’avère un beau salaud comme les autres – marié et dont la femme accouche pendant le film – qui va jusqu’à montrer sa copine comme on examinait des esclaves.

« Certains vous regardent comme du bétail en vous examinant les dents, en vous tâtant les fesses. »
Thomas, PS n°159, oct.-déc. 2007

C’est lui, l’ex d’Axelle, qui incarne le plus dans le film le continuum de
la violence patriarcale. Pour lui, tout est bon pour dévaloriser, manipuler,
violer son ex. Chantage sur les enfants, violences antérieures et harcèlement.
Une fois qu’il découvre qu’elle est dans un bordel, il s’y rend, et s’en sert pour exercer de nouvelles violences.

Les réalisateurs·trices ont choisi de les montrer solidaires face à ces
violences. Avec un radicalisme inspiré de Despentes, elles se vengent, se
protègent les unes les autres. Et même si cette partie de l’intrigue, notamment la fin, ne convainc pas tout à fait car elle semble un peu plaquée par rapport au réalisme montré tout au long du film, au moins le fantasme exprimé là n’est pas celui d’une prostitution émancipatrice, mais bien celui d’une reprise de pouvoir sur leur propre vie.


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