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Poitiers : Quand des femmes prostituées entrent en scène

décembre 2016, par Claudine Legardinier

Allier l’engagement et le jeu, la gravité et l’humour, dire les choses sans tourner autour du pot… C’est ce que fait la comédienne Emma Crews à Poitiers en parvenant à faire monter sur scène des femmes victimes de la traite nigériane et en imposant le mot clitoris dans l’espace public. Excision, viol, prostitution… Emma Crews travaille à l’émancipation des femmes, par le théâtre et les happenings, car pour elle, l’égalité à conquérir, c’est aussi l’égalité dans le plaisir

Pour Emma Crews, tout est parti d’une rupture de préservatif ; du choc qu’elle a ressenti en accompagnant à l’hôpital une femme nigériane, prostituée, qu’un "client" avait injuriée (j’espère que tu vas crever) en enlevant le préservatif qu’elle tentait de lui imposer.

Elle qui avait travaillé avec Médecins du Monde décide alors de créer à Poitiers sa propre association, Les Amis des Femmes de la Libération, du nom de la rue (de la Libération) où elle rencontrait ces femmes.

Emma Crews plonge la tête la première dans l’excision, un sujet qui lui fait l’effet d’un électrochoc : J’ai accompagné des victimes de la traite au CHU, toutes excisées. L’une d’entre elles souffrait au point de ne pas pouvoir croiser les jambes. J’en ai pleuré.

Sidérée par cette violence et décidée à ne pas sombrer dans le désespoir, elle choisit d’empoigner la question en la prenant à l’envers, d’en faire un point de départ vers des expériences positives. Je me suis attaquée au désir et au plaisir ; nous sommes toutes modelées pour le désir et la sexualité des hommes, nous méconnaissons notre propre corps. Nous aussi vivons une sorte d’excision psychologique puisque le clitoris, organe de notre plaisir, est rayé de la carte… : un petit appendice (pas si petit d’ailleurs !) auquel elle entend donner la visibilité qui lui a toujours été refusée, à la différence du pénis masculin, omniprésent dans l’imaginaire culturel et médiatique (voir notre encadré).

Pour elle, tout tient ensemble : C’est aussi parce que beaucoup de ces femmes, excisées, ne peuvent pas avoir de plaisir, qu’elles sont les premières à être mises sur le trottoir. Elle met donc toute son énergie à interroger le regard que la société porte sur la prostitution et les femmes prostituées. Son arme, pour avancer vers un avenir transformé, c’est le théâtre. Et le débat.

Mon corps, ma cage, un théâtre d’émancipation

Emma et ses ami.e.s ont contacté une compagnie appelée têteAcorps dont la directrice artistique, Céline Agniel, avait déjà travaillé avec des femmes en difficulté. En parallèle, elles sont allées dans la rue discuter avec une douzaine de femmes nigérianes prostituées, dont six ont vraiment mordu au projet : monter une pièce de théâtre avec elles et des habitant.e.s de la ville. Emma propose donc à Céline de monter un spectacle de théâtre et de danse avec ces femmes prostituées volontaires.

Le projet a démarré en novembre 2015. La première a eu lieu en juin 2016, en plein air et de nuit : un succès puisque 200 personnes étaient dehors, un vendredi soir, pour applaudir ces femmes courageuses qui ont témoigné sur leur vie. La seconde, dans un musée, un de ces lieux où, souligne Emma Crews au passage, plus de 65 % des femmes sont nues

Voilà bien une création théâtrale qui porte vraiment le nom de création, une performance au sens propre. Sylvia, Rebecca, Miranda et les autres racontent leur exclusion, leur vie sans papiers et sans droits, l’expulsion de leur propre corps, cédé à des inconnus ; elles disent le racisme, les humiliations, les insultes, les jets d’œufs et d’urine, l’incroyable violence du quotidien. Pour le public, c’est un choc, pour elles, l’occasion d’agrandir leur champ de vision, de nouer des liens et d’imaginer, pourquoi pas, qu’une autre vie est possible.

La ville mais aussi la députée Catherine Coutelle, dont on connaît l’engagement sur la question de la prostitution, ont accepté de soutenir financièrement le projet, en l’inscrivant sur la durée (au moins 3 ans).

La 3e représentation aura lieu le 13 janvier 2017
Mon Corps Ma Cage # 2, Musée Sainte-Croix, 19h30 et 21h30

Focus : Des « clitoris party » pour le plaisir !

Emma Crews aime mettre les pieds dans le plat. Il y a deux ans, elle avait détourné une ancienne robe créée pour un spectacle sur les viols en la couvrant d’emballages de préservatifs masculins ; son moyen à elle de faire parler de la prostitution. En 2016, le 16 septembre, pour la journée mondiale du préservatif féminin, elle a fabriqué de ses mains un vagin géant à partir de tissus de récupération et de préservatifs Fémidon périmés (plus de 600 !). Cette œuvre d’art originale (injustement méconnue quand le « vagin de la reine » de Anish Kapoor a fait couler tant d’encre) compte sur sa présence proprement stupéfiante pour provoquer le débat et faire de la pédagogie.

Et ça marche, à en croire les réactions enregistrées lors des deux « clitoris party » organisées les 24 et 25 novembre au Plan B (un bar) et à la Maison des Etudiants, où ont été servis des « clito cocktails » et des « clitos cupcakes »… Pour Emma Crews, la sexualité, le plaisir ouvrent un espace de parole passionnant. Car la sexualité reste tabou : Les garçons en parlent beaucoup entre eux, pas les filles !

En plus de leur fonction de libération de la parole, ces événements servent en toute logique à recueillir des fonds pour venir en aide aux femmes en situation de prostitution : Il faut reprendre la question de la prostitution à son origine, la sexualité patriarcale, explique Emma Crews ; et interroger un érotisme qui est utilisé contre les femmes. Car pour elle, pas de doute, l’égalité, c’est aussi l’égalité dans le plaisir. Voilà bien une égalité dont même au 21e siècle, il est encore rarement question…


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