dernière mise à jour ¬ 13/07/18 | vendredi 13 juillet 2018 | je m'abonne | sommaires

A la recherche de Ginka

juillet 2018, par Claudine Legardinier

C’est le manifeste "Touche pas à ma pute", signé par une poignée de dandys parisiens, qui a poussé Philippe Broussard, pris de nausée, à se pencher sur l’histoire de Ginka, à en rassembler les fragments, à en remonter la piste. Ginka était bulgare. Prostituée à Paris au fond d’un terrain vague, rue de la Clôture, elle a été retrouvée lacérée de 23 coups de couteau, au milieu des immondices. C’était en 1999. Elle avait 19 ans.

Un « fait divers » ; de ceux qu’on oublie à peine lus ; une ombre, comme toutes celles que personne ne remarque plus, étrangères et interchangeables. Pourtant, Philippe Broussard n’a pas pu sortir Ginka de sa tête. Et c’est à sa fille, qu’elle avait eue à 18 ans en Bulgarie, à Vetovo, et qu’elle a abandonnée, qu’il s’adresse. Grâce au journal que Ginka tenait, dont il relève tendrement les cœurs dessinés d’une main d’écolière, il entreprend de convoquer les témoins et d’éplucher les adresses. Il ressort les photos et prend des avions pour se rendre partout où la jeune fille a laissé des traces de sa courte vie : en Bulgarie, en Albanie, en Grèce, en Belgique, à Paris.

« C’est une sensation troublante de marcher ainsi dans ses pas de fantôme », dit l’auteur en se penchant par la fenêtre d’un appartement belge d’où Ginka a pris des photos. En retraçant le goût de la jeune bulgare pour les cassettes de Ricky Martin et Céline Dion et pour le faux blouson d’aviateur avec un col à moumoute blanche, il parvient à saisir son intimité, à nous la rendre proche. Que ce soit dans les vitrines de la rue d’Aerschot, à Bruxelles, où Ginka a été scrutée par les clients « façon foire aux bestiaux » ou dans la chambre 302 de l’hôtel Paris Magenta où elle a posé son sac à dos avec sa bombe lacrymogène et son papier de demande d’asile…

Philippe Broussard mène une enquête serrée en comptable attentif de la démolition. Il retrace les « débuts » Porte Maillot puis Porte de Montreuil, enfin Porte de la Villette, sur une chaussée défoncée « triste à crever », sous le périphérique : le matelas par terre dans les capotes usagées, les « types tordus », les tarifs à la baisse, la maigreur croissante. Il remonte le fil des insultes, des agressions, des viols, évoque les urgences de l’hôpital Lariboisière. Quand dans son journal Ginka indique 18.800 francs, il traduit : « 94 fellations ».

Croyant entendre les commentaires sur « la liberté offerte aux femmes de disposer de leur corps », il évoque les révoltes vite étouffées par le bel Armando, le proxénète que Ginka appelait « mon soleil » et qui a su flairer la proie rêvée en cette « fugueuse influençable, en rupture avec ses parents ». Les derniers mots du journal ont beau être terribles, « s’il veut de l’argent, qu’il aille travailler lui-même », rien jamais n’éteindra l’amour qu’elle porte à cet « amoureux » de la pire espèce.

Si le délinquant de 20 ans qui a tué Ginka une nuit de défonce parce qu’il voulait « racketter une pute », a été condamné à 16 ans de prison, la police n’a pas fait d’investigations pour remonter le réseau de proxénètes. L’auteur sait, lui, que le journal de Ginka aurait permis de trouver adresses et téléphones. Le meurtrier arrêté, personne n’a enquêté sur Armando dont le nom est cité à longueur de pages. Le réseau albanais a pu continuer à opérer sans être inquiété. Et comme le livre le montre, toute tentative en ce sens est vite découragée.

Ainsi va la vie, et la mort, de jeunes femmes arrachées à leur famille, à leur pays, à leurs attaches, abandonnées aux mains des proxénètes et des clients avec leur paire de rollers et leur sac de sport. En refermant le livre, on pense à cette Roumaine de 26 ans retrouvée morte près de Nîmes, début juin 2018, poignardée par un « client » qui jugeait la passe trop chère. Une vie massacrée, une de plus, dans l’indifférence quasi générale.

Merci donc à Philippe Broussard. Pour Ginka mais aussi pour toutes ses sœurs oubliées.

P.-S.

A la recherche de Ginka, de Philippe Broussard, Editions Stock, 2018


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