dernière mise à jour ¬ 17/02/17 | vendredi 17 février 2017 | je m'abonne | sommaires

Canada : Simone de Beauvoir au cœur du procès Bedford

juin 2013, par Claudine Legardinier

Alors que la Cour Suprême canadienne se penche sur la constitutionnalité des lois sur la prostitution en procédant à des auditions, le débat entre réglementaristes et abolitionnistes s’enflamme. On se souvient que la Cour de justice de l’Ontario avait invalidé les dispositions du Code Criminel interdisant les maisons closes, à la demande de trois « travailleuses du sexe », dont Terri Jean Bedford (en réalité déjà condamnée pour proxénétisme). Le verdict de la Cour Suprême, attendu à l’horizon 2013/2014, est lourd d’enjeux. En attendant, le débat fait feu de tout bois.

Tous les arguments sont bons pour promouvoir l’industrie du sexe et son développement. Au Canada, où le débat fait à nouveau rage autour de l’affaire Bedford, le journal Le Devoir a publié le 15 juin 2013 un article de Viviane Namaste [1], professeure à l’Institut Simone de Beauvoir de l’Université Concordia, enrôlant la philosophe dans les rangs des réglementaristes à coup de formules comme on peut imaginer, additionnées de conditionnels à répétition.
Beauvoir constatant par exemple, dans Le deuxième sexe, que la plupart des prostituées sont intégrées à une société qui réclame leurs services, cette partisane de la liberté d’ouverture des bordels en déduit, sans s’encombrer de détails, que l’écrivaine refuserait l’abolitionnisme, qu’elle revendiquerait le droit des femmes à travailler en toute liberté et défendrait le concept de services sexuels... On a rarement vu un exercice aussi décomplexé de détournement de la pensée d’une personne qui n’est plus là pour s’expliquer.

Les abolitionnistes Eliane Legault-Roy [2], de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), et la chercheuse Emma Lévesque [3], ont vertement réagi dans les mêmes colonnes. Cette dernière, qui a lu de près Beauvoir, relève dans le même Deuxième sexe cette phrase sans ambiguïté : dans un monde où les hommes et les femmes seraient égaux […], la liberté érotique serait admise par les mœurs, mais l’acte sexuel ne serait plus considéré comme un “service” qui se rémunère. Bref, de Beauvoir était abolitionniste, conclut l’auteure.

S’étonnant au passage que la pensée « féministe » de Viviane Namaste n’évoque jamais le patriarcat, elle analyse les procédés utilisés par les partisanEs de la décriminalisation totale du « marché du sexe » : désinformation, récupération et euphémisation. Désinformation qui tend à faire croire que les abolitionnistes sont « contre » les personnes prostituées, qu’il faudrait criminaliser ; récupération du concept de « libre choix » développé par les féministes au sujet de la maternité, de la contraception et de l’avortement ; euphémisation qui masque le droit des hommes à acheter et vendre la sexualité des femmes et nomme « tierces parties » des individus qui sont des proxénètes.

Reste à attendre le verdict de la Cour Suprême. Les abolitionnistes déploient leurs forces sans compter pour que le Canada ne devienne pas un paradis du proxénétisme, une fois décriminalisée la tenue des bordels. Leurs contributions sont fortes et essentielles. Mais permettons-nous un conseil d’amiEs quand elles fustigent, sans préciser, la position des « pro-décriminalisation ». En tant qu’abolitionnistes, nous sommes POUR la décriminalisation des personnes prostituées ; mais pas pour celle des tenanciers et proxénètes. En se déclarant contre « la décriminalisation », tout court, elles courent le risque d’induire l’idée qu’elles sont en accord avec la criminalisation des personnes prostituées, qu’elles dénoncent pourtant clairement par ailleurs. Un flou dont ne peuvent que se délecter les courants favorables à la décriminalisation… du proxénétisme.

La "cause Bedford", ou comment militer pour le "droit" d’exploiter la prostitution d’autrui…

Sous couvert de défendre les intérêts des personnes prostituées, trois femmes, Terri Jean Bedford, Amy Lebovitch et Valerie Scott avaient demandé en 2009 à la Cour supérieure de justice de l’Ontario d’assouplir la législation qui encadre le système prostitutionnel. En ligne de mire, trois articles de loi qui répriment le racolage, la tenue d’une maison close et le fait de vivre entièrement ou en partie des produits de la prostitution d’une autre personne.

Présentées comme des "travailleuses du sexe", deux des trois femmes ont été elles-mêmes proxénètes : Valérie Scott déclare vouloir le redevenir dès que la loi cessera de réprimer le proxénétisme. Terri Jean Bedford a d’ailleurs été condamnée en 1998 pour ce motif.

Le 28 septembre 2010, la Cour supérieure de justice de l’Ontario a donné satisfaction aux plaignantes, en autorisant le fait de tenir un bordel et de vivre de l’exploitation de la prostitution d’autrui - bref, en décriminalisant le proxénétisme. Sans surprise, la Cour n’a cependant pas mis fin à la criminalisation du racolage dont souffrent au quotidien les personnes prostituées. Une partie de l’infraction a été maintenue. Les personnes prostituées restent donc à la merci de décisions arbitraires, prises davantage pour complaire aux riverains que dans le but de les "protéger".

À lire sur notre site :
- Canada : La justice se prononce en faveur des proxénètes ;
- Canada : Le désolant verdict de la cour d’appel de l’Ontario.


© 1996-2017 Prostitution et Société | S'abonnerNuméros antérieursMentions Légales | Aide | Contact

Haut