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Relaxe au Carlton : un verdict renversant

juin 2015, par Claudine Legardinier

Jade et Mounia effondrées, les puissants blanchis… Le 12 juin 2015, la relaxe quasi généralisée des prévenus du Carlton, poursuivis pour proxénétisme aggravé, montre à quel point les réponses juridiques manquent face à des comportements dont le procès a pourtant montré l’horreur. La concomitance avec le vote en seconde lecture de la proposition de loi prévoyant entre autres la pénalisation des « clients » n’en prend que plus de relief.

mise à jour 22/06/15

Suite au verdict du 12 juin, le Mouvement du Nid, qui s’était porté partie civile dans le procès du Carlton, a décidé de faire appel. Dans la mesure où le jugement pénal, en prononçant la relaxe, n’a pas permis d’indemniser les victimes, il souhaite intervenir sur le jugement civil. Le procès ayant montré de manière éclatante que les jeunes femmes ont subi des violences, et donc un préjudice, le Mouvement estime nécessaire de rechercher les fautes civiles des prévenus afin d’obtenir pour elles des indemnisations. La presse a peu relayé le fait que seules deux d’entre elles avaient à l’issue du procès reçu en tout et pour tout… un euro symbolique. Pour le Mouvement du Nid, cette injustice doit être réparée. Jade et Mounia ont été les premières à exprimer leur satisfaction.

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 Sans voix. C’est ainsi que Bernard Lemettre, responsable de la délégation du Mouvement du Nid du Nord / Pas-de-Calais, qui avait témoigné lors du procès aux côtés des jeunes femmes, a accueilli le verdict. Si la relaxe de Dominique Strauss-Kahn était attendue, du fait de l’impossibilité de prouver son rôle de proxénète, sa quasi généralisation à tous les prévenus a de quoi interpeller. Si l’on comprend bien, il ne s’est rien passé au Carlton.

Le verdict illustre toute l’ambiguïté d’un procès qui a montré le grand vide juridique existant au niveau des agissements des « clients ». DSK, comme bien d’autres, n’était sans doute pas proxénète mais il était client, ce qu’a d’ailleurs souligné le jugement, en précisant qu’il ne s’agissait pas, selon nos lois, d’un comportement répréhensible. Ce comportement non répréhensible, qui fait donc des victimes sans auteurs, le procès en a pourtant montré les réalités : abattage, carnage, boucherie, selon les termes des jeunes femmes venues courageusement témoigner à la barre.

C’est à elles que le Mouvement du Nid pense en premier lieu. Je n’étais pas sorti du tribunal que je recevais un coup de fil de Jade, explique Bernard Lemettre. Elle était en larmes. S’ils sont relaxés, a-t-elle dit,c’est nous qui sommes coupables.Mounia a eu la même réaction. Or, Mounia traverse une période très difficile, elle est couverte de dettes, menacée d’expulsion… Il n’y a pas grand monde pour leur venir en aide en dehors du Mouvement du Nid.

Abandonnées à leur sort, elles assistent donc à la sortie triomphante des prévenus. Il reste donc à deux d’entre elles la perspective de recevoir… 1 euro de dommages et intérêts et la vague culpabilité de s’être montrées confuses ou contradictoires, ce que souligne le jugement. Mais cette confusion, c’est une évidence ! explique celui qui les a accompagnées pendant des mois. Comment auraient-elles répondu précisément à des questions sur le nombre d’enveloppes reçues, des années après ? Jade l’a bien dit devant le tribunal : Je ne peux pas vous certifier les dates, à cette époque tous les jours se ressemblaient. Le Mouvement du Nid sait bien, de plus, à quel point l’activité prostitutionnelle force à se mettre en pilote automatique et à s’absenter de soi-même. Une situation qui ne facilite pas l’exercice de la mémoire.

Côté prévenus, un seul a donc été condamné pour proxénétisme (bien légèrement, un an de prison avec sursis) : René Kojfer, ancien chargé des relations publiques du Carlton. Il trinque, commente le délégué du Mouvement : Tous les autres se sont servis de lui, c’est un parfait lampiste. Toute cette bande organisée de puissants entretient des liens de connivence : homme politique blanchi, chef de police blanchi, avocat, homme d’affaires… Même Dodo la Saumure sort du tribunal renforcé dans son rôle de proxénète. Il a été assez malin pour donner ses ordres de Belgique où ce type de proxénétisme n’est pas punissable.

Ce que le délégué du Mouvement du Nid observe, c’est que certains ont tout de même été condamnés, mais uniquement dans le volet financier, pour abus de biens sociaux. Il en déduit qu’il demeure moins risqué d’asservir sexuellement une femme et de l’humilier que de nuire aux puissances d’argent ; il s’étonne d’ailleurs de ne pas avoir vu cette énormité relevée dans la presse…

Pourtant, pour Bernard Lemettre, ce procès aura quand même été utile. Il a mis au jour une pratique des hommes infernale pour les femmes. C’est aussi l’avis d’Emmanuel Daoud, avocat du Mouvement du Nid, pour qui il restera un avant et un après Carlton. La bataille a été gagnée ; plus jamais il n’y aura la même tolérance pour le fait, pardonnez l’expression, d’ "aller aux putes".

Le vote en seconde lecture, le 12 juin 2015, de la proposition de loi visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel - qui prévoit entre autres la pénalisation des "clients" -, advient à point nommé comme une réponse à ce flagrant vide juridique. Les messieurs du Carlton ont eu de la chance. Mais ils ont peut-être été les derniers.

Les condamnations

Etaient poursuivis pour proxénétisme aggravé :

Dominique Strauss Kahn, ex patron du Fonds monétaire international (FMI), relaxé.
Emmanuel Riglaire, avocat, relaxé.
Jean-Christophe Lagarde, commissaire divisionnaire chef de la Sûreté départementale du Nord, relaxé.
Fabrice Pazskowski, homme d’affaires, relaxé.
David Roquet, ex-directeur de la société Matériaux Enrobés du Nord, filiale du groupe de BTP Eiffage dans le Pas-de-Calais, relaxé.
Virginie Dufour, ancienne compagne de M. Paszkowski, relaxée.
Francis Henrion, ex directeur du Carlton, relaxé.
Hervé Franchois, propriétaire de l’hôtel, relaxé.
Dodo la Saumure, proxénète notoire, relaxé.
Béatrice Legrain, sa compagne et partenaire en affaires, relaxée.
Antoine Tran van Thanh, entrepreneur, relaxé.
Anne-Sophie Ville, sa maîtresse à l’époque des faits, relaxée.

René Kojfer, ancien chargé des relations publiques du Carlton de Lille, est le seul condamné pour proxénétisme simple : un an de prison avec sursis.

Fabrice Pazskowski est condamné à 4 mois de prison avec sursis pour abus de biens sociaux.

David Roquet, à six mois de prison avec sursis pour escroquerie.

Virginie Dufour, à trois mois de prison avec sursis pour escroquerie.


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