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interview de Sonny Perseil

"La pornographie, du proxénétisme à l’échelle industrielle"

juillet 2017, par Claudine Legardinier

Sonny Perseil est sociologue, chercheur au CNAM (équipe innovation), juge à la CNDA… Son intérêt pour toutes les formes de discrimination institutionnalisée l’a amené à analyser les rapports entre prostitution et pornographie. Pour lui, non seulement le porno est indissociable de la prostitution, mais il est intrinsèquement prostitutionnel. S’il n’est pas abolitionniste, nous pouvons nous rejoindre sur un certain nombre d’analyses, et notamment celle qu’il développe ici en montrant comment la présence d’une caméra suffit à exonérer des règles du droit qui régissent le proxénétisme.

Pornographie, prostitution, c’est la même chose ?

Alors que l’organisation de la prostitution est qualifiée de proxénète, celle de la pornographie ne l’est pas. Pourtant, si le porno ne se réduit pas à des actes prostitutionnels, ce sont bien ces actes qui le fondent essentiellement  : on encourage des acteurs et actrices à avoir des rapports sexuels devant caméra contre rémunération, ce qu’il serait difficile de ne pas qualifier de prostitutionnel. On pourrait même dire que le porno va plus loin puisqu’on y réalise des actes que n’accepteraient pas des prostituées, par exemple des pratiques extrêmes ou des rapports sans préservatif (les productions demandant des tests qui n’offrent pas de garantie suffisante). Aujourd’hui, dans ce que l’on peut appeler les échanges économico sexuels, les cadres ne sont plus parfaitement délimités  ; on est face à une diversification croissante des transactions sexuelles, à une pluralité d’activités de type prostitutionnel. Ainsi, dans le cas des « camgirls  », qui proposent en direct des actes sexuels par webcam interposée, même s’il y a un certain flou, on peut parler d’actes prostitutionnels.

Quels éléments précis justifient selon vous vous la qualification prostitutionnelle de la pornographie  ?

L’étymologie du mot, pour commencer  : la pornographie est l’écriture ou la représentation de la prostitution (du grec graphein et pornê). Sous sa forme contemporaine, elle est d’ailleurs née dans les bordels, avec des actrices prostituées. Et surtout la définition même du proxénétisme. En France, est proxénète, selon le code pénal, celui qui tire profit de la prostitution d’autrui, en partage les produits, reçoit les subsides, embauche, fait office d’intermédiaire. Cela pourrait donc s’appliquer à la pornographie. Un producteur de films X qui recrute des hommes ou des femmes pour leur proposer des relations sexuelles en échange d’une rémunération est un proxénète. De plus, comme ces activités impliquent en général plusieurs personnes, certaines agissant en qualité d’auteurs ou de complices, et qu’il utilise un réseau de télécommunications, toutes dispositions qui relèvent du proxénétisme aggravé, il pourrait être sévèrement puni. Et pourtant l’industrie porno est régie par le droit des affaires et les sociétés de production sont des sociétés commerciales comme les autres.

Vous dénoncez un traitement opposé, une sorte de lutte des classes  ?

Porno et prostitution sont indissociables mais du point de vue du droit, seule la seconde est stigmatisée. Pourquoi est ce qu’un proxénète qui fait travailler des prostituées dans un studio est-il mis en prison alors qu’un autre qui fait tourner des actrices pour le même type d’actes est encouragé à le faire ? L’un est privé de liberté, l’autre reçoit une récompense… Il s’agit d’un arbitraire social, d’une aberration au regard du principe d’égalité devant la loi. Tandis que les prostituées qui racolent et leurs souteneurs sont poursuivis, les acteurs pornographiques et leurs producteurs sont considérés comme des artistes ou des hommes d’affaires. On a d’un côté un prolétariat stigmatisé, de l’autre des cadres supérieurs revendiquant des compétences. Filmer la prostitution la rend donc autre du point de vue du droit. La qualification d’activités devrait dépendre avant tout de leur nature et non du fait qu’elles soient ou non médiatisées.

Dans la pornographie, le proxénétisme est donc partout  ?

C’est en effet un proxénétisme à échelle industrielle. Sont concernés ceux qui organisent, diffusent, font la publicité ou ceux qui en bénéficient  : producteurs, réalisateurs, maquilleurs, cameramen… Tous les diffuseurs, chaines de télé (Canal Plus par ex), pay per view dans les chaines hôtelières, organes de presse, Internet, qui réalisent un pourcentage de leur chiffre d’affaires dans le X  ; les réseaux de diffusion par câble, satellite ou voie hertzienne… Une grande partie des réseaux de distribution de la presse en France pourrait être qualifiée de proxénètes. Les techniciens qui contribuent à la production mais aussi les appartements utilisés pour les tournages répondent à la définition du proxénétisme. Or, les techniciens, comme les acteurs d’ailleurs, sont des intermittents du spectacle, et les propriétaires d’appartements ont un statut légal. Des pans entiers de l’économie et des médias sont impliqués. La pornographie est maintenant intégrée au numérique mondial  : Apple, Google… sont proxénètes. En fait, tout le monde palpe, alors que les actrices gagnent de moins en moins.

Les rôles sont pourtant confus. Un acteur lui-même rémunéré n’est pas un client  ?

On peut facilement réfuter cet argument selon lequel, puisque ce ne sont pas les individus qui la rémunèrent qui ont des rapports sexuels avec elle, l’actrice ne serait pas une prostituée. Pourquoi une prestation sexuelle rémunératrice serait-elle prostitutionnelle si celui qui en bénéficie paye, et non prostitutionnelle si c’est quelqu’un d’autre  ? Du temps des maisons closes, des pères y amenaient leur fils et étaient bien les payeurs. L’identité du client n’était pas plus claire. D’ailleurs, dans le porno, les clients ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Un certain nombre d’acteurs sont devenus réalisateurs et producteurs et continuent à jouer dans les programmes qu’ils dirigent. Ce sont ainsi eux qui payent directement les filles avec lesquelles ils ont des relations sexuelles. On peut citer des stars du porno, au masculin, à la fois producteurs, acteurs, et donc clients et proxénètes.

La loi votée en 2016 change-t-elle quelque chose à votre analyse ?

Son application est encore discriminatoire. Les clients interpellés sont ceux de la rue et du bois. De même que les prostituées de rue sont les plus exposées à la répression, les clients pénalisés appartiennent aux catégories les plus fragilisées. Entre DSK et le client qui va au bois, on voit à quelle catégorie on s’attaque. J’ai également travaillé sur les drogues, et c’est la même logique  ; la police va au plus facile et les jeunes les plus précaires sont les plus pénalisés. On a en France un rapport au droit incohérent et injuste.

Mais alors, quelles pistes pour l’avenir ?

Comment imaginer qu’une partie aussi importante de l’économie soit hors la loi  ? Il ne peut pas être question d’interdire. Mais un problème majeur tient au fait qu’auparavant, ces images n’étaient pas accessibles aux enfants. Nous sommes face à un vrai problème social que personne n’avait anticipé. Avec les nouvelles facilités d’accès à Internet, le nombre d’enfants qui ont visionné du porno extrême a énormément augmenté. Tout le monde voit bien l’hypocrisie qu’il y a à prétendre que le visionnage est interdit aux moins de 18 ans… Quelles sont les conséquences sur leur développement et leurs comportements sexuels  ? La question pourrait bien montrer que le porno est finalement plus dangereux que les autres activités prostitutionnelles. Le débat est donc ouvert. Comment se satisfaire d’un tel arbitraire social, réglementariste d’un côté, abolitionniste de l’autre  ?

A lire  :

Cadres de la prostitution, Sonny Perseil, Paris, L’Harmattan, 2009.


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