dernière mise à jour ¬ 18/07/18 | mercredi 18 juillet 2018 | je m'abonne | sommaires

Campagne sur le harcèlement : Lausanne en proie à ses contradictions

mai 2018, par Pauline Jeanne

Renvoyer le harcèlement de rue au musée. L’idée, piquante et pleine d’humour, honore la ville de Lausanne (Suisse) qui a inscrit la lutte contre le harcèlement de rue au nombre des priorités fixées dans le cadre de son programme 2016-2021. On s’étonne seulement qu’elle puisse continuer à défendre la prostitution, et donc les "droits" du "client" prostitueur, sans y voir la moindre contradiction…

La campagne 2018 « MdHR (Musée du Harcèlement de Rue) : ouverture au plus vite » a été lancée par la ville de Lausanne afin, explique-t-elle, que l’espace public reste un lieu accessible et accueillant pour toutes et tous.

Les documents diffusés expliquent que la campagne porte sur les comportements prenant place dans les lieux publics. Le phénomène comprend notamment les regards insistants, les sifflements, les commentaires sur le physique ou la tenue vestimentaire, les frottements, les avances sexuelles et les attouchements. Sont visés les messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants ou insultants.

La prostitution impuissante à réduire le harcèlement sexuel…

Selon le site de la ville qui présente le rapport publié à l’occasion de la campagne, 72% des femmes âgées de 16 à 25 ans interrogées ont dit avoir été confrontées à au moins un épisode de harcèlement de rue à Lausanne lors des 12 derniers mois. Le harcèlement est donc un problème de sécurité avant tout pour les femmes » et « les jeunes femmes sont particulièrement concernées.

Permettons-nous de signaler aux édiles émus par la « sécurité » des femmes une situation où 100% des femmes et des filles vivent des épisodes de harcèlement sexuel, c’est-à-dire la prostitution. Lausanne, comme toute la Suisse, prend soin de garantir aux hommes des espaces pour leurs urgences prostitutionnelles. Est-ce que la ville s’imaginerait, par hasard, que ces femmes et filles prostituées forment une catégorie à part et qu’elles n’ont pas le même droit à vivre en paix ? La permanence des comportements de harcèlement sexuel donne, en tout cas, le coup de grâce à la croyance selon laquelle la prostitution préserverait les femmes « normales » des violences sexuelles masculines.

Mais la prostitution reste chère au cœur des édiles lausannois. Alors que le quartier de prostitution de Sévelin est en pleine requalification, on peut lire dans leur communiqué de presse d’avril 2018 que les autorités resteront de fait très attentives à ce que l’exercice de la prostitution puisse cohabiter de manière optimale avec l’évolution plus résidentielle de Sévelin [1].

Si les élus ont donc décidé de réduire le périmètre prostitutionnel pour ne pas déplaire aux riverains, ils tiennent à l’entretenir de manière optimale en promettant d’installer des WC publics dans la zone de racolage et en favorisant la fluidité de la circulation des "clients" pour limiter les nuisances.

Harceleur versus prostitueur

Ainsi, il est prohibé de harceler dans la rue… sauf sur certaines portions de trottoir et dans les bordels spécifiquement prévus à cet effet. Prohibé de harceler les femmes de Lausanne mais permis de harceler les jeunes (voire très jeunes) femmes issues de la migration que leur situation précaire a jetées sur le trottoir et dans les bordels locaux.

Comment l’édile lausannois peut-il faire face à ce deux poids deux mesures ? Mettre au ban le harceleur et inviter le prostitueur à "consommer" ? Promouvoir une telle campagne de prévention et serrer la main des tenanciers, proxénètes que les politiques suisses ont promus au rang d’hommes d’affaires puissants et respectés ?

C’est que l’édile ne voit pas où est la contradiction, justement. Nous l’invitons donc à se documenter et à lire attentivement, entre autres, la précieuse enquête sur les violences en milieu prostitutionnel en Suisse : un déluge d’insultes, d’humiliations, de violences, auprès desquels le harcèlement de rue "banal", si l’on ose dire, semble presque appartenir à la bibliothèque rose [2].

On s’interroge alors sur les actions de prévention qui vont être menées dans les écoles. Quel message va-t-on délivrer aux jeunes garçons ? Leur dira-t-on d’être respectueux sur un trottoir et pas sur l’autre, dans tel bar mais pas dans tel "club" ? Auprès de telle femme mais pas de telle autre ? Eux, en tout cas, auront vite compris qu’ils pourront oublier tout scrupule en sortant un billet.

Au risque d’utiliser une comparaison saugrenue, il nous semble que ce "droit" indéboulonnable du prostitueur a de quoi rappeler les entorses faites aux efforts en faveur de l’environnement. Là aussi, le "droit à polluer" libère celui qui en a les moyens de toute responsabilité. Quota d’émissions de CO2, quota de harcèlement… Comme toujours, il suffit de payer.


La campagne

- le site : mdhr.ch

- la vidéo

Notes

[1Redimensionnement de la zone de prostitution de rue, 11 avril 2018.

[2Marché du sexe et violences à Genève, Agi Foldhazy, Milena Chimienti, Université de Genève, 2007.


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